Mai 2025. Ma « voyagite aiguë » me démange de nouveau (non, il n’y a aucun traitement existant!) et mon sac à dos remue tout seul d’excitation. Allons, il est temps de se remettre en selle pour de nouvelles aventures! Cette année, ce sera assez particulier car je vais uniquement me focaliser sur des îles. Pour ma première sortie, j’ai choisi une île dont l’histoire, tant au passé qu’au présent, est vraiment singulière et presque sans équivalent. Je t’emmène donc, durant une semaine, explorer celle que l’on surnomme aussi l’île d’Aphrodite, autrement dit: CHYPRE. Alors quand tu es prêt(e), tu me fais signe, et on y va!
- Mais d'abord, les présentations…
- Larnaca, porte d'entrée principale de Chypre.
- La côte sud: Lefkara et Limassol.
- La côte sud: de Limassol à Peyia.
- Chypre, entre mer et montagne, entre fromage et vin…
- Deux jours dans le massif du Troodos.
- Nicosie, une capitale unique au monde.
- Passage en Chypre du nord – Kyrenia.
- Les forteresses de Saint-Hilarion et Buffavento – l'abbaye de Bellapais.
- La ville-fantôme de Varosha.
- Nicosie-nord (Lefkoşa).
- LE "DEBRIEF" DU VOYAGE:
Mais d’abord, les présentations…
Comme je le fais à chaque récit de voyage, on va s’informer un minimum sur la destination où on va mettre les pieds! Alors, l’île de Chypre, où se situe-t-elle? Hé bien, c’est très facile de la trouver sur une carte: elle se trouve au sud de la Turquie, dont elle est distante d’environ 70 km à vol d’oiseau, et la Syrie n’est qu’à 100 km de distance vers l’est. Chypre est à la même latitude que la Crète, et sa partie nord-est, étroite et allongée, lui donne plus ou moins la forme d’un espadon. D’une superficie de 9250 km², un peu plus de 900.000 habitants se répartissent sur son territoire; ils ont pour nom les chypriotes.


Côté Histoire, au fil des siècles ça a toujours été intense et compliqué, Chypre en a vu des vertes et des pas mûres. D’abord annexée par l’Empire Romain, après la scission de ce dernier voilà ensuite l’Empire Byzantin qui s’invite, apportant malgré tout une période de prospérité à l’île grâce à sa position de « relais » entre l’occident et l’orient concernant le commerce. Les Byzantins durent quand-même composer avec les attaques fréquentes des Arabes; c’est d’ailleurs pour cela que l’on trouve d’impressionnantes forteresses dans le nord de l’île.
Au fil du temps, la galerie de personnages s’étoffe encore: après les Byzantins, voilà que déboule un certain Richard Coeur de Lion, en route pour la Troisième Croisade, qui en profita pour avoir la mainmise sur l’île (bah oui, tant qu’à faire…), pour faire place ensuite à une puissante dynastie française, celle des Lusignan. Cette période a eu du bon: plein de monuments prestigieux furent construits, comme l’abbaye de Bellapaïs et le château de Kolossi, et Famagouste devient un important centre commercial. Mais l’Histoire n’en a pas encore fini avec Chypre, oh non! Après le déclin des Lusignan, c’est au tour des Vénitiens d’entrer en scène, dominant l’île durant presque un siècle. Et après les Vénitiens? Aïe, ça se corse… car voilà les ottomans, qui s’emparèrent de Chypre de façon rapide et brutale! Massacres à Famagouste et Nicosie (dont le gouverneur finira la tête coupée), lourds impôts pour les orthodoxes grecs, qui finirent par se convertit à l’Islam… Une période noire pour Chypre.
Le joug ottoman dura près de trois siècles. Mais crois-tu que Chypre ait le temps de souffler? Hé non, c’est pas fini. En 1878, les Britanniques entrent dans la danse! En échange de leur aide aux ottomans lors de la la guerre russo-turque, ces derniers cèdent l’administration de l’île aux Britanniques…. en pensant que c’est juste du provisoire. Perdu! En 1914, toute la donne change: les deux parties s’affrontent, et au final les Britanniques annexent Chypre, tout simplement. Cette domination durera jusqu’en 1960, mais entretemps les divergences communautaires se sont amplifiées! Les chypriotes grecs veulent maintenant un rattachement de Chypre à la Grèce, ce qui est très mal perçu par les chypriotes turcs. Le 16 août 1960, Chypre obtient enfin son indépendance, après d’âpres négociations entre le Royaume-Uni, la Grèce et la Turquie. Mais les tensions entre chypriotes grecs et turcs ne s’apaisent pas pour autant, ces derniers se retirant même du gouvernement! L’ONU finit par mettre les pieds dans le plat en 1963, et pour endiguer les bagarres entre les deux communautés, un général britannique traça une ligne symbolique qui coupera Chypre en deux, avec la partie grecque au sud et la partie turque au nord. Elle fut tracée au crayon vert, d’où le nom de « Ligne Verte » pour désigner cette frontière. Au cours de mon voyage, on y reviendra plus en détail…

Elle en a connu bien des vicissitudes, la petite île de Chypre! Le problème, c’est que « quand y en a plus, y en a encore »… Nous voilà en 1974 et là, tout part en vrille. Le 15 juillet de cette année, des officiers grecs lancent un coup d’État contre le président chypriote, dans le but de rattacher toute l’île à la Grèce. La réaction des turcs, soucieux de défendre leurs intérêts sur Chypre, ne se fait pas attendre: les forces turques débarquent 5 jours plus tard dans le nord de l’île, et quelques jours après, environ 40 % du territoire était sous leur contrôle. Ce fut rapide, sans transition, brutal parfois mais sans atteindre le niveau de barbarie des ottomans, dieu merci. Résultat des courses: des milliers de grecs obligés de se replier vers le sud, spoliés de leurs habitations et de leurs terres, des bâtiments historiques détruits, des églises converties en mosquées… Depuis, les Casques Bleus de l’ONU surveillent la fameuse « Ligne Verte », qui coupe inexorablement Chypre en deux. Nicosie est la seule capitale au monde à être divisée en deux: la partie nord est contrôlée par la République turque de Chypre du Nord, et la partie sud (côté grec), faisant partie de la République de Chypre. On en reparlera au cours de ce voyage, et tu verras que la visite de Nicosie est assez troublante, même oppressante parfois…
Bon, on va stopper un peu le cours d’histoire, sans quoi on n’avancera pas dans ce carnet de voyage. Alors au niveau des langues, le grec au sud, le turc au nord. Les devises suivent le même principe, avec l’Euro au sud et la Lire Turque (TL) dans le nord. En ce qui concerne le passage terrestre entre le sud et le nord (et inversement), il en sera question ultérieurement. Chaque chose en son temps…
Son drapeau:

Son hymne national:
Son code d’immatriculation:

Par contre, voici une bizarrerie que je rencontre pour la première fois en visitant un pays: les plaques des voitures de location sont de couleur rouge! Renseignement pris, c’est fait exprès pour que les chypriotes repèrent bien les voitures de location, conduites par les touristes, pour une raison spécifique que je vais t’exposer de ce pas.

Alors, le pourquoi du comment? C’est simple: héritage britannique oblige, sache que sur Chypre on roule à gauche! Ainsi donc, les chypriotes savent qu’ils vont croiser des touristes, pas forcément tous aguerris à la conduite avec volant à droite! Et pourtant, l’habitude est vite prise, en moins de 10 minutes on est dans le bain! La plupart des voitures de location sont à boite automatique, et en supposant que ce soit une boite manuelle, les pédales et la disposition de la grille de boite de vitesses sont comme chez nous, donc no stress! En ce qui me concerne, j’ai déjà une longueur d’avance, ayant roulé à gauche sur l’île de Malte en 2021…
Une autre particularité concerne les fiches et prises électriques, ici de type G, comme au Royaume-Uni. Il vaut donc mieux te munir d’un adaptateur, quoique de nombreux hébergements offrent la possibilité de t’en mettre un à disposition.


Voilà donc pour la présentation (succincte) de Chypre. Il ne me reste qu’à lancer ma petite phrase-signature: Le décor est planté, on peut y aller! ®
Larnaca, porte d’entrée principale de Chypre.
Me voilà donc arrivé à l’aéroport international de Larnaca, après une petite escale à Athènes. Il existe bien quelques vols directs depuis la Belgique et la France, mais j’ai préféré faire comme çà, c’était plus pratique au niveau de l’heure d’arrivée. Il y a aussi un aéroport à Paphos et un autre à Chypre-nord, à Ercan. Mais la majorité des voyageurs commencent leur séjour à Chypre en atterrissant à Larnaca. C’est une bonne stratégie, sachant que l’aéroport est distant de seulement 10 km de la ville!
Je récupère ma voiture de location (à plaque rouge, bon tant pis, j’ai pas le choix) et me dirige vers la ville, en faisant un petit stop dans un supermarché pour le petit rituel de l’achat de bouteilles d’eau. Concernant les supermarchés, je verrai quelques enseignes présentes en Grèce, mais ce sont plutôt les minimarkets qui se paient la grosse part du gâteau.
Ça y est, j’entre dans la ville de Larnaca (en grec: Λάρνακα), troisième ville de Chypre après Nicosia et Limassol. Pas mal de circulation sans que ce soit saturé pour autant, et les places pour se garer gratos sont assez faciles à dégoter, c’est déjà çà! Pour l’hébergement, je suis bien placé: aux portes de la vieille ville et à 5 minutes à pied du front de mer, difficile de faire plus central! La vieille ville n’est pas vilaine, elle n’est pas engorgée par les touristes « de masse » qui préfèrent se diriger vers Ayia Napa, plus à l’est, où ils peuvent se faire rôtir la couenne, danser et picoler à souhait. Quelques élégantes bâtisses anciennes, qui doivent parfois cohabiter avec des immeubles plus modernes et sans personnalité, dommage… Le quartier est néanmoins animé et vivant avec un tas de petits restos et bars sympas, ainsi que des petites boutiques d’artisans de tout poil.





S’il y a bien un édifice qui se démarque nettement dans la vieille ville, c’est à coup sûr l’église Agios Lazaros (Saint-Lazare). Il faut reconnaître qu’elle a du style, posée sur sa petite place dallée de marbre. Bien qu’orthodoxe, cette église est un lieu de pèlerinage majeur pour les chrétiens, puisqu’elle a été construite à l’emplacement présumé du tombeau de Saint Lazare de Béthanie, l’heureux élu qui fut ressuscité par Jésus en personne, et qui aurait débarqué à Chypre pour y finir ses jours. Je n’y suis entré que le lendemain matin, car un mariage occupait les lieux dans la soirée du samedi.






Allons maintenant jeter un oeil au front de mer de Larnaca. La promenade qui longe la plage est bien aménagée et pas désagréable à arpenter, mais si je pouvais nuancer, je dirais que ça dépend de la direction qu’on prend. Si d’un côté on jouit d’une belle perspective sur le fort médiéval et le minaret de la mosquée Djami Kebir, en partant dans le sens opposé, c’est plus trop le même délire: des immeubles modernes côtoient des régiments de parasols qui sentent la plage payante à plein nez. J’espère que ça ne finira pas comme à Ayia Napa… La belle statue de lion ailé rappelle évidemment la période vénitienne de l’histoire chypriote.




Je suis bien curieux de le voir de plus près, ce petit fort qui a quasiment les pieds dans l’eau! Il contraste quelque peu avec les immeubles modernes à proximité, mais de toute façon, il était là bien avant, non mais! Il date de la période des Lusignan et a été remanié par les vénitiens. Quand les Britanniques dirigeaient l’île, ils ne trouvèrent rien de mieux que de le convertir en prison et d’utiliser une de ses salles comme lieu d’exécution de prisonniers par pendaison, jusqu’en 1948. Plus aucun risque de finir au bout de la corde de nos jours, le fort est devenu un musée, avec une cour paisible, des anciennes stèles et des canons qui regardent la mer; et la vue depuis les remparts vaut franchement le détour!









Au-delà du fort, le visage de Larnaca change sans transition. Les immeubles insipides du bord de mer et la circulation du centre-ville cèdent la place à des petites rues tranquilles, bordées de petites maisons basses, certaines blanchies à la chaux et d’autres colorées, où le bruit des voitures est remplacé par le chant des oiseaux. Sacré contraste! C’est ici le quartier de Skala, l’ancien quartier turc de Larnaca, qui sort un peu de sa torpeur grâce à quelques boutiques d’artisans potiers qui se sont implantées dans le coin. Agréable et relaxant, vraiment. Ça fait du bien.








Hé bien, la soirée s’amorce déjà (en même temps, je ne suis arrivé à Larnaca que vers 14 H) et il est temps de chercher bonne pitance! Comme je suis dans la partie « grecque » de Chypre, les valeurs sûres de la cuisine hellénique sont bien présents: souvlaki, gyros… Mais j’imagine qu’il doit bien exister des petites spécialités 100% chypriotes, à moi de les dénicher! Je me choisi un petit resto pas trop tapageur et parcours le menu. Ah tiens, des sheftalies… OK adjugé, je vais tester çà! Les sheftalies, ce sont des petites saucisses, à base de porc ou d’agneau avec des épices et des oignons, enveloppées de crépine puis grillées. Crépine, crépinette… c’est vrai, ça y ressemble vachement, quoique les diverses épices lui confèrent un goût encore plus prononcé. Et pour faire glisser tout çà en douceur, rien de mieux qu’une bonne bière KEO, 100% chypriote puisque brassée à Limassol!
Takis Kebab House – Nikolaou Rossou Street, 7.


La côte sud: Lefkara et Limassol.
J’ai très bien dormi cette nuit (j’avais du sommeil à rattraper 😁), la rue où je m’étais basé est super calme, et l’hébergement, une petite maison d’hôtes, transpire l’ancien et l’authentique avec son grand escalier de pierre et ses planchers qui craquent. Avant de quitter Larnaca, en avant pour le sacro-saint petit-déj’! J’avais repéré la veille une petite boulangerie qui fait aussi bar. J’aimerais bien goûter l’un ou l’autre délice sucré made in Cyprus ! On me propose un tahini, une grosse pâtisserie à la crème et à la cannelle dont l’aspect me rappelle un peu les bureks des Balkans. En tout cas, ça cale bien.
Sto Artos Coffee Bakery – Faneromenis, 11 (à côté de l’église St Lazare).

Hé bien voilà, je peux quitter Larnaca pour me frotter aux routes chypriotes! Pour rallier ma première destination, je vais prendre un bout de la voie rapide qui parcourt tout le sud de l’île. Le revêtement est bon et la circulation fluide, mais ça n’empêche pas certains possesseurs de grosses cylindrées de « lâcher les chevaux » à tout va. Quel est l’intérêt de rouler en grosse BMW, Audi, ou autre 4X4 sur une île qui n’est pas si étendue, au final? Mis à part la frime, je ne vois pas… Enfin bon, laissons-les foncer. Ah, et détail intéressant: il n’y a pas de route à péage sur Chypre!
À 3 km à peine au sud de Larnaca, je longe un grand lac salé où les flamants roses installent leurs quartiers en hiver. Pour l’heure, je me rends à Lefkara, à 35 km de Larnaca.


Je sors enfin de la voie rapide pour me retrouver sur une de ces petites routes secondaires comme je les aime, toute en virages, qui monte et qui descend, au milieu d’un relief semi-montagneux et à la végétation dominée par les oliviers (l’huile d’olive chypriote est terrible!). J’arrive bientôt à Lefkara (Λεύκαρα), enfin je devrais dire d’abord Kato Lefkara (Κάτω Λεύκαρα), car en fait le village comporte deux entités: le « Lefkara du bas » (Kato) et son homonyme situé plus haut, à 1 km d’ici, Pano Lefkara (Πάνω Λεύκαρα). Cette dualité Kato / Pano s’applique d’ailleurs à de nombreuses localités sur l’île. Je vais d’abord m’intéresser à Kato Lefkara, un tout petit village aux petites ruelles qui s’entrecroisent, bordées de charmantes petites maisons blanchies à la chaux, et où les fleurs débordent parfois du haut des murs de pierre. Très sympa et bucolique, ce petit Kato Lefkara, mais un peu assoupi quand-même, je ne me vanterai pas d’avoir croisé beaucoup de monde!










Pano Lefkara, la partie haute donc, n’est qu’à 1 km de son homologue d’en bas. Depuis la route, on en a déjà un petit aperçu panoramique. De prime abord, on dirait une version agrandie de Kato Lefkara, avec les mêmes venelles parfois pentues, les maisons anciennes, les porches dérobés et les fleurs qui débordent des murs. Je remarque aussi une petite particularité: les noms de rues sont bilingues, en grec et an anglais. Une fois encore, je ne croise que peu de personnes, locaux comme touristes. Bizarre, la partie haute est censée être un peu plus touristique, même si c’est dimanche aujourd’hui…















Il faut aller dans le centre du village et trouver la rue principale, piétonne et commerçante, pour enfin trouver de la vie et de l’animation. Qu’est-ce qui attire le plus les touristes à Lefkara? Les boutiques, dont la grosse majorité se trouvent dans ce secteur. Et ici, on s’est spécialisé dans un art dont le travail délicat et minutieux produit des merveilles: les broderies faites à partir de dentelles, appelées ici « lefkaritika », tradition multiséculaire inscrite au patrimoine de l’Unesco depuis 2009. C’est l’influence vénitienne qui est passée par là, et il se dit que même Léonard de Vinci, qui n’était quand-même pas n’importe qui, fut subjugué par la dentelle de Lefkara et en ramena quelques exemplaires qui lui serviront à orner l’autel du Duomo de Milan, carrément!

À ce sujet, un excellent musée fort bien agencé et instructif évoque l’art de la broderie ainsi que l’orfèvrerie (il y a plusieurs artisans dans le village) et l’artisanat local sous diverses formes. La cour intérieure du musée est superbe aussi, avec son ancien four ouvert et ses citronniers. Le nom complet du musée (allez, on prend une grande respiration): Lefkara Museum of Traditional Embroidery and Silversmith Work!







Je quitte donc Lefkara pour une autre étape d’environ 45 km, tout en restant le long de la côte sud de l’île, pour rejoindre Limassol (Λεμεσός), deuxième ville de Chypre après Nicosia. En arrivant dans sa périphérie, je m’aperçois nettement que par rapport à Lefkara… hé ben c’est le jour et la nuit! Pas de petites ruelles fleuries ni de maisons anciennes en pierre, non, Limassol t’accueille avec de larges avenues au trafic frénétique et de hauts immeubles modernes sans âme et sans chaleur. Ajoute à cela une marina en carton-pâte qui pue le fric avec ses gros yachts alignés… Les voyageurs en quête d’authenticité risquent de déchanter, et pas qu’un peu. Toutefois, la promenade de bord de mer n’est pas trop moche, et le vieux port, un peu avant la marina, abrite encore quelques bateaux de pêche, c’est déjà çà… Tu vois, y a toujours moyen de trouver un truc positif!





Fort heureusement, il existe au moins un monument qui relève le niveau: le château médiéval de Limassol! Cette massive forteresse carrée a été construite au 14ème siècle, saccagée par les Vénitiens et restaurée sous la période ottomane. Clin d’oeil historique: Richard Coeur de Lion s’y serait marié avec Bérengère de Navarre, sans que la véracité des faits soit garantie à 100%. La visite est chouette et agréable, surtout par temps chaud, les murs épais gardant la fraîcheur à l’intérieur. Maintenant, si le vaillant Richard voyait la marina actuelle, je ne sais pas trop comment il réagirait…
À proximité du château, la cathédrale Agia Napa est toute jeunette, malgré les apparences: sa construction s’est terminée en 1910! Autour, quelques petites rues commerçantes représentent ce qui reste plus ou moins du « vieux » Limassol…










Bon, pour manger ce midi, la petite taverne authentique, ça risque d’être compliqué… Je regarde du côté du vieux port, afin de déterminer le resto le moins racoleur ou tapageur. Ah, celui-là pourrait faire l’affaire. Pas de serveurs en mode « hello », pas de menu en 36 langues… Allons, commençons par une vraie salade chypriote, appelée communément village salad: tomates, concombres, olives, câpres… avec le fromage feta trônant au-desus, tout y est! Je continue avec un pastitsio, ce fameux millefeuille de macaronis et de viande hachée, typiquement grec, que je me souviens avoir goûté 2 ans auparavant sur l’île d’Hydra, au sud d’Athènes… Avec une bonne bière KEO, comme il se doit (en règle générale, c’est soit KEO soit Carlsberg à Chypre)!
Kipriakon – sur le vieux port.



La côte sud: de Limassol à Peyia.
Je continue toujours de longer la côte sud, en marquant un petit arrêt au château de Kolossi, à 15 km de Limassol. Enfin « château » c’est vite dit, c’est plutôt une massive et puissante tour défensive, style gros donjon. Il fut construit au 13ème siècle par les Hospitaliers, autrement dit les moines-chevaliers de l’ordre de Saint- Jean de Jérusalem. Vu de l’extérieur, il fait son petit effet. On y accède par un pont-levis, mais j’avoue qu’il n’y a pas grand-chose à voir à l’intérieur, les différentes salles étant bien vides… Heureusement, la vue du sommet de l’édifice n’est pas à dédaigner. Ah, et pour info, le bâtiment voûté un peu à l’écart du château, c’est ce qui reste de l’usine de transformation de canne à sucre instauré à l’époque par les Hospitaliers.






Çà c’est ce que j’appelle un excellent enchaînement de situations: après un donjon du temps des Croisades, à peine 5 km à l’ouest je vais découvrir l’un des sites archéologiques majeurs de Chypre! Voici le site antique de Kourion, qui ne date pas d’hier car il fut fondé au 7ème siècle av. J.-C. par des grecs venus du Péloponnèse et, bien plus tard, remanié et « amélioré » par les Romains. Plusieurs importants séismes eurent raison de la Cité, qui finit par décliner au cours du 4ème siècle. Sinon, au niveau du visuel, il faut dire aussi qu’il est vachement bien situé, entre le bleu de la mer Méditerranée et le vert des champs d’oliviers à l’intérieur des terres.
Alors, que reste-t-il donc de l’antique Kourion? Oh, pas d’inquiétude, il y a bien plus que deux ou trois morceaux de colonnes gisant au sol! La visite débute par les vestiges d’une villa luxueuse dite la « maison d’Eustelios », dont il reste pas mal de mosaïques au sol, qu’on parcourt en franchissant des passerelles; pour protéger le tout des intempéries, on a disposé par-dessus un immense auvent de bois qui n’est pas des plus esthétiques à mon goût. Un peu plus loin, en contrebas, le théâtre antique fait face à la mer. C’est le monument le mieux conservé de Kourion, et il pouvait accueillir 3500 spectateurs. En été, des pièces de théâtre y sont jouées, il est clair que c’est moins dangereux qu’autrefois, quand des combats de gladiateurs s’y déroulaient!









Pour voir la suite des vestiges de Kourion, il faut encore marcher 200 mètres à partir du théâtre, pour arriver à l’agora (le coeur de la cité à l’époque), qui côtoie des anciens thermes ainsi que les ruines d’une basilique paléochrétienne. Les mosaïques au sol bien conservées, les quelques colonnes encore debout face à la mer, le décor a de la gueule, il faut le reconnaître! Seulement, attention en été, il n’y a pas d’ombre et en plein cagnard, un petit couvre-chef et une bouteille d’eau ne seront pas du luxe…






Si tu te demandes, en roulant à l’ouest de Limassol, pourquoi ton GPS affiche inopinément les distances en miles et non plus en kilomètres, ne tape pas dessus, il n’est pas détraqué! Tu viens de pénétrer momentanément sur le territoire de la base militaire souveraine d’Akrotiri. Hé bien non, les britanniques ne sont pas complètement partis de Chypre, il existe deux bases militaires sur l’île (Akrotiri au sud et Dhekelia à l’est), toujours sous contrôle britannique bien que situées à Chypre. La base d’Akrotiri abrite la Royal Air Force, et sert de poste avancé pour les opérations en Afrique du nord et au Moyen-Orient. Mais pas de danger, si on ne fait que passer sans vouloir entrer directement sur la base elle-même, aucun risque d’être mis en joue par les mitraillettes des militaires!
Allez, continuons à progresser vers l’ouest, en direction de Paphos, où je ne m’arrêterai pas, je te le dis à l’avance. Car au niveau du développement touristique effréné (immeubles moches à faire peur, restos aux prix pas possibles), on est encore un cran plus haut que Limassol, alors voilà je préfère zapper… Je vais quand-même faire un crocher par un endroit hyper connu et parmi les plus photographiés de Chypre, à équidistance de Limassol et Pahos. C’est la fameuse plage et ses rochers de Petra tou Romiou, lieu mythique où Aphrodite serait née de l’écume de la mer. Tu sais maintenant pourquoi Chypre est parfois surnommée l’Île d’Aphrodite! Pourtant, Petra tou Romiou, ça veut dire « rocher du grec ». Alors quoi? Une autre légende fait concurrence à la Déesse de l’Amour: un « Mr Muscle » byzantin, appelé Digenis Akritas, aurait repoussé une attaque de Sarrasins en projetant plusieurs gros rochers dans la mer pour démolir leurs navires. OK, pourquoi pas?
Alors, du mythe à la réalité? La plage de galets, les rochers, la mer d’un bleu cristallin… L’image est belle, c’est indéniable. Mais en haute saison, c’est surfréquenté, et les installations touristiques de l’autre côté de la route d’accès ne sont pas forcément des plus esthétiques. C’est bien pour cela que je ne voyage jamais en juillet-août! Avis un poil mitigé, mais c’est subjectif, tu t’en doutes.




Au-delà de Paphos, débute la côte ouest de Chypre. Je n’ai plus qu’une quinzaine de km à parcourir pour atteindre mon étape de cette nuit, une petite guesthouse aux abords du petit village de Peyia (Πέγεια), à proximité de Coral Bay et des gorges d’Avakas. Tiens, il y a des plantations de bananes aux alentours; je ne savais pas qu’on en cultivait sur Chypre!


Mais avant de me reposer de cette grosse journée, j’ai comme une envie de plage. Ça tombe bien, celle qui m’intéresse n’est qu’à 12 km d’ici. En théorie, le trajet ne devrait pas être long… mais la pratique va démentir cette supposition. Car si la moitié du parcours se fait sur une belle route à deux voies, une fois quittée celle-ci, ce n’est plus la même limonade. C’est une piste poussiéreuse et par endroits chaotique qui m’attend, et ce sur 6 km! Comme je n’ai pas loué un 4X4, rouler mollo et éviter sciemment les nids-de-poule sont les deux règles d’or. Un peu avant d’atteindre ma destination, un petit snack-bar surplombant la mer permet de se sustenter d’un souvlaki ou d’un plat de poisson pour pas trop cher.
Bon, il serait peut-être temps de te dire où on va comme çà! Justement, je suis arrivé, laisse-moi une minute pour me garer sur le petit parking, qui à priori ne peut accueillir qu’une dizaine de véhicules. Et face à moi, là voila enfin: la fameuse plage de Lara, une des plus belles et les plus sauvages de l’île. Les bars de plage, les transats et parasols alignés comme de bons petits soldats, les touristes qui bronzent presque les uns sur les autres? Non non, certainement pas ici! Aucune construction « en dur » n’y est autorisée, car l’endroit est une zone protégée du fait que les tortues viennent y pondre durant une période s’étalant de mai à fin août. L’éclosion des oeufs aura lieu quelques semaines plus tard, de août à octobre (on trouve quelques panneaux explicatifs à proximité du parking). D’ailleurs, tu remarqueras sans faute ces petites armatures en bois ou en métal posées ici et là sur la plage: cela sert à repérer l’endroit exact d’un lieu de ponte. Cette plage, en soirée, est d’une tranquillité absolue, et c’est un délice que de s’y promener les pieds dans l’eau, avec le soleil qui se couche à l’horizon. Ah, ma marina de Limassol est bien loin…







Chypre, entre mer et montagne, entre fromage et vin…
Aujourd’hui, on va quitter pendant un temps les côtes chypriotes pour s’aventurer à l’intérieur des terres, vers le centre de l’île. Ce matin, je vais m’intéresser un peu à une particularité présente sur Chypre: les nombreux villages abandonnés qui parsèment son territoire! Assez étonnant qu’il y en ait autant, je dois dire. Les causes en sont diverses: catastrophes naturelles genre séismes ou glissements de terrain, appauvrissement des ressources naturelles, et surtout les tensions communautaires résultant de la partition de l’île. Car si les grecs ont dû céder la place aux turcs après 1974 dans le nord, le processus inverse s’est aussi produit, à savoir que les turcs ont quitté la partie sud pour passer au nord dans la partie « turque »! Les gens sont partis, les villages sont restés…
Je n’aurai pas la prétention de tous les explorer, c’est mission impossible. J’en ai choisi deux, pour me faire une petite idée. Le premier n’est qu’à 20 km à l’est de Peyia, au milieu d’un paysage semi-montagneux piqueté d’oliviers. Me voici donc arrivé à Theletra (Θελέτρα), qui a été déserté au début des années 1980 suite à un tremblement de terre, exposant le village à un très haut risque de glissement de terrain. Un « nouveau » Theletra a donc été construit plus haut, à l’abri des collines abruptes composées surtout de gypse, donc très friables.
C’est assez curieux de se balader au gré de ces ruelles désertes, parfois envahies d’herbes folles, de pénétrer dans ces maisons vides, à l’exception parfois de quelques pièces de mobilier ou d’une étagère garnie de vieilles bouteilles. Pourtant, l’église semble encore en bon état (malgré ses stalles qui sont dehors aux quatre vents). Peut-être est-ce dû à la très timide réhabilitation du « vieux » Theletra, en effet je remarque deux ou trois maisons savamment restaurées et de nouveau habitées. Bon, j’espère que les habitants n’auront pas la scoumoune et qu’un glissement de terrain hypothétique n’aura pas lieu…













Le second village que j’explore se trouve à 20 km au nord de Paphos, perdu en pleine campagne. Il s’appelle Souskiou (Σουσκιού) et lui n’a pas connu de tremblement de terre. Ici, le dépeuplement est d’ordre communautaire. Avant les premiers conflits des années 1960, Souskiou était encore « mixte, peuplé de grecs et de turcs. Lorsque les premières ségrégations apparurent, le village devint peu à peu un bastion des combattants chypriotes turcs. Mais suite à l’invasion des forces turques en 1974, le village fut vidé de ses habitants, ceux-ci migrant vers le nord de l’île.
Hé bien, on ne peut vraiment pas dire que c’est comparable à Theletra! Ici l’état de délabrement des habitations est plus marqué, il ne reste plus de certaines que des pans de murs. Pour retaper çà, c’est mal embarqué. Le bâtiment qui s’en sort le mieux est l’ancienne mosquée, qui a quand-même perdu son minaret et dont les seuls fidèles à l’heure actuelle sont quelques pigeons sauvages. Quant à ces petites fontaines à l’étrange signalétique « ER – 1956 », elles ont été installées là par les Britanniques en 1956, comme de juste…













Je continue vers l’est, en reprenant un p’tit bout de voie rapide pour revenir ensuite sur ces petites routes de campagne qui ne connaissent pas la trajectoire rectiligne. Et voici le petit village rural de Anógyra (Ανώγυρα), où je vais m’arrêter pour une bonne raison, d’ordre gastronomique vais-je dire. Chypre est réputée pour ses fromages, dont un qui se démarque nettement tant il est connu hors des frontières chypriotes. Si tu as déjà été en Grèce, tu l’as forcément repéré maintes fois sur les menus des restos. Je veux parler de la star des fromages made in Cyprus: le halloumi! J’ai eu envie d’en savoir plus, et comme il y a une excellente fromagerie à Anógyra, l’occasion était trop belle…
La Ktima Staliès (ktima veut dire propriété ou ferme en grec), est à 1 km à l’ouest du village, le long d’un minuscule chemin de campagne. Je n’ai pas réservé de visite, rien du tout, on verra bien. La maîtresse des lieux discute 2 minutes avec son mari, et finalement c’est OK pur une petite visite! Les enclos des brebis, des chèvres et chevreaux, la fabrique de fromages avec son petit labo… Les explications en anglais sont limpides, et l’endroit est féérique et paisible. Alors, le halloumi, c’est un fromage à pâte semi-dure, généralement fabriqué à partir d’un mélange de lait de chèvre et de brebis. Il arrive aussi quelquefois qu’on y ajoute un peu de lait de vache. Sa forme et sa texture sont inimitables! C’est parce qu’il est pressé et cuit dans son lactosérum avant l’affinage qu’il va prendre cet aspect aussi ferme qu’élastique, qui fait un peu « scouic-scouic » sous la dent à l’instar de la poutine canadienne. Quant au fromage anari, moins connu, plus moelleux et crémeux, il est produit avec du lait de chèvre ou de brebis, auxquels on rajoute du lactosérum, provenant souvent de la fabrication du halloumi.






Et à la fin de la visite, quoi de mieux qu’une petite dégustation de ces deux fromages chypriotes, avec en plus un yaourt à base de lait de chèvre? Ah, on m’apporte une petite bouteille qui, de loin, ressemble à de l’huile. En réalité c’est du sirop de caroube, issu de la gousse du caroubier, encore assez présent sur l’île (je vais en napper mon yaourt, tiens). La caroube était autrefois très exportée, on la surnommait l’or noir de Chypre. De nos jours, elle fait l’objet d’un regain d’intérêt; on s’en sert pour faire du sirop, du miel, des composants de cosmétiques… et surtout une confiserie à tomber, le pastelli, sorte de gros caramel mou étiré encore et encore pour qu’il prenne sa forme finale.



Il ne me reste qu’à me balader au hasard au gré des petites rues de Anógyra, où on croise plus de tracteurs et de vieux pick-ups que de voitures. La vocation agricole du village crève les yeux, et c’est sans doute ce qui expliquait la présence de vaches en semi-liberté sur la route à la sortie du bourg!








Je me dirige vers le nord, le massif montagneux du Troodos se rapproche, et les premières parcelles de vignes font leur apparition. J’avoue que cette transition était planifiée, car les fromages se marient très bien avec les vins, donc la suite du voyage est cohérente! La vocation viticole de Chypre est très ancienne, et pas mal de cépages sont autochtones. Il existe plusieurs « routes des vins », surtout dans le centre de l’île. Je dois dire que les vins chypriotes m’ont agréablement surpris, et pourtant les exportations, encore de nos jours, restent très faibles. Reste à espérer que ça bougera!
De nombreuses caves viticoles peuvent se visiter à Chypre; pour ma part j’ai choisi la ktima Gerolemo, à quelques kilomètres du village viticole d’Ómodos. Aux alentours, ce paysage de collines recouvertes de vignes est tout simplement magnifique.






Un très bel endroit, cette cave viticole Gerolemo, avec une visite instructive des caves aux impressionnants tonneaux de bois côtoyant des cuves en inox plus récentes. Et bien sûr, l’immanquable dégustation, à l’extérieur et au milieu des vignes, accompagnée d’une petite assiette de fromages avec des olives et des, ainsi que fruits confits que je partage avec deux touristes anglais. On goûte les 3 couleurs (vin rouge, blanc, rosé), ainsi que LE vin chypriote de référence, la « signature viticole » de l’île: le mythique Commandaria, ce vin doux naturel dont les arômes ne sont pas sans évoquer le porto. Ce serait la plus ancienne appellation au monde pour un vin, et il tire son nom des « commanderies », ces bâtiments gérés par les Hospitaliers de Saint-Jean (tu te souviens, Richard Coeur de Lion et tutti quanti…). Ah, je l’adore, celui-là! Çà c’est de la dégustation! Et on finit en beauté (ou en force, oserais-je dire) avec un verre de zivania, une eau-de-vie de raisins qui titre à 45% d’alcool. C’est pas pour les gamins…











Le gros village d’Ómodos (Όμοδος) n’est qu’à 3 km de là, je vais aller y faire un petit tour. L’endroit est touristique, en raison des visites de caves organisées dans la région pour les groupes. Il est donc monnaie courante d’y voir deux ou trois autocars déverser leur cargaison de touristes, surtout en été, le temps qu’ils fassent un tour rapide du village et aillent manger un morceau presque en s’étouffant tellement ils manquent de temps. Mais comme on est en mai, il y a du monde c’est vrai mais ce n’est pas invivable. Tant mieux, on ne profite que mieux des petites ruelles pavées bordées de maisons anciennes, et on peut visiter paisiblement le fameux monastère Timios Stavros, datant du 12ème siècle et abritant une collection d’icônes byzantines et d’objets religieux. Au hasard d’une ruelle, j’aperçois dans une bâtisse un ancien pressoir, vraiment monumental, qui daterait du 14ème siècle. L’endroit est devenu un musée et, curieux hasard, il est géré par les proprios de la ktima Gerolemo!















Avant de quitter Ómodos, j’ai bien envie d’essayer une autre spécialité culinaire chypriote. Ayant trouvé un resto pas trop exubérant, je vais donc goûter au stifado, une sorte de ragoût de boeuf, parfois remplacé par du lapin, avec des oignons et du vinaigre.
Themelio Taverna – sur la place faisant face au monastère.

Deux jours dans le massif du Troodos.
Ça y est, je pénètre enfin dans le massif du Troodos, cette chaîne montagneuse du centre de l’île qu’on reconnaît aisément sur une carte de par sa teinte vert foncé, qui nous indique que c’est la région la plus boisée de Chypre. Le point culminant de l’île se trouve ici: c’est le Mont Olympe avec ses 1952 m. Les chypriotes aiment bien s’y réfugier l’été, quand ça grimpe à 35°C sur la côte, pour y profiter d’ombre et de fraicheur; par contre, les hivers peuvent y être méchants, d’ailleurs il existe une station de ski du côté ouest du massif.

Je vais me baser pour deux nuits dans le village de Kakopetriá (Κακοπετριά), un des plus connus du massif du Troodos et situé un rien plus haut que les plages du sud (oh, 867 m d’altitude à peine 😊). La partie nord du village accueille la majorité des commerces et restos, et pour les « motorisés » on y trouve deux stations-service (un peu normal comme la route principale y passe). Et puis, au sud, il y a la pépite, la « capsule temporelle »: son vieux village, avec sa ruelle principale pavée, ses superbes maisons anciennes, ses églises de poche… et ses chats (ils sont dans tous les coins, c’est assez rare d’en voir autant!). Heureusement, même si la destination est populaire, la plupart des visiteurs ne viennent qu’à la journée, et se balader le soir, quand il fait noir, dans la ruelle du « vieux » Kakopetria, est un vrai moment de tranquillité (presque intimidant tant c’est silencieux). J’allais dire « y a pas un chat », mais dans le cas présent, l’expression est des moins appropriées au vu du nombre de félidés qui y traînent…













Kakopetriá est aussi entourée par deux petites rivières qui se rejoignent au nord du village; un agréable sentier balisé longe d’ailleurs l’une d’entre elles, tandis que l’autre est agrémentée de belles petites cascades. Un petit contingent de canards de Barbarie vit sur ses berges. Quant à ce gros rocher à la présence un peu incongrue, c’est la Petra tou Anrogynou, en français « pierre du couple », qui tire son nom d’une histoire selon laquelle un couple de jeunes mariés se serait fait écraser par celle-ci. D’ailleurs, Kakopetriá veut dire « mauvaise pierre » en grec!




Pour le miam-miam du soir, je rejoins le nord du village et me trouve un petit resto sans prétention ni ostentation. Voyons voir le menu, si je déniche des spécialités que je ne connais pas encore. Allez, à tout hasard, je vais essayer l’afelia! C’est un solide plat de viande de porc mariné avec du vin rouge et relevé au coriandre. J’aime bien le mariage des saveurs dans les plats chypriotes! L’endroit m’a bien plu, ce qui fait que j’y retournerai le lendemain soir!
Zoumos restaurant – au nord du village, à 100 m de la « pierre du couple ».

Aujourd’hui, je vais continuer mon exploration du massif du Troodos. Après un bon petit-déj’ (avec de la vraie confiture et du pain digne de ce nom), je commence par un saut de puce de 3 km au sud de Kakopetriá, pour aller voir de plus près la petite église Agios Nikolaos tis Stegis. Drôle d’allure pour une église, on dirait presque une grange, et si tu examines bien la photo, elle semble posséder deux toits! Hé bien en fait, cet édifice du 12ème siècle comporte réellement deux toitures, l’une sur l’autre, celle du dessus ayant été ajoutée au siècle suivant pour le protéger des caprices de la météo. C’est pas pour rien que Agios Nikolaos tis Stegis signifie Saint-Nicolas-du-toit!

Mais qu’a-t-elle de spécial, sous son apparence massive et rustique? Elle fait partie des églises peintes du Troodos, nombreuses dans la région, dont 10 d’entre elles on tiré leur épingle du jeu en étant reprises au patrimoine de l’Unesco! L’intérieur de ces édifices religieux est une profusion de fresques multicolores, souvent bien conservées, d’origine byzantine. Le seul hic, c’est que leurs horaires d’ouverture sont sacrément aléatoires, c’est majoritairement « au petit bonheur la chance », ou alors il faut trouver la personne qui possède la clé (ça peut être le gérant du bar du village, ou la personne qui habite le plus près). C’est comme çà. Les photos sont en théorie interdites à l’intérieur, mais dans la pratique même les locaux outrepassent cette règle, du moment que ça se fait sans flash…





Le petit village de Galata (Γαλάτα) est juste à 1 km au nord de Kakopetriá, c’est presque un prolongement de ce dernier. La taille liliputienne de Galata est inversement proportionnelle à la valeur des trésors qu’elle recèle: 4 églises peintes, dont une inscrite à l’Unesco, qui dit mieux? Par exemple, la petite chapelle Archangelos Michail abrite de belles fresques, mais le gros cadenas sur la porte d’entrée ne me permettra pas de les admirer. C’est ballot… Un peu plus loin, c’est l’église Panagia tis Podithou, l’heureuse élue choisie par l’Unesco. À l’instar de sa copine Agios Nikolaos tis Stegis, elle a plus l’air d’un bâtiment de ferme que d’une église! En revanche, ses fresques sont sublimes.






20 km à l’est, au gré de petites routes secondaires serpentant à travers un décor très boisé mélangeant feuillus et conifères, voici Lagoudera (Λαγουδερά), un autre mini-village qui, l’air de rien, a lui aussi gagné à la loterie avec une des églises peintes inscrite à l’Unesco. L’église Panagia tou Araka, à 1 km du village, a décidé elle aussi de se prendre pour une grange! Comme à Kakopetriá, ça saute aux yeux que cette toiture de tuiles en vois a été ajoutée plus tard, dans le même souci de protection. Ses peintures murales sont exceptionnelles, ça devient une habitude dans le Troodos! J’aime bien aussi la poignée à hauteur d’homme (ou de pope?) au bout d’une chaîne, permettant de faire sonner la cloche. Aux alentours, les points de vue sont superbes, comme qui dirait au diapason de l’intérieur des églises!














À 10 km de Lagoudera, le gros village d’Agros (Αγρός), entouré de verdure, est bâti à flanc de colline, un peu comme un amphithéâtre. Prends un masque à oxygène, on est ici à 1100 m d’altitude! Si Agros n’a pas d’église peinte, il se démarque d’une autre façon avec la culture des roses, dont les produits dérivés sont multiples: confiture, sirop, loukoums, savon, produits cosmétiques… Quelques boutiques disséminées dans le village les proposent à la vente.








Après les fromages et les vins chypriotes, je ne dirais pas non pour goûter aux charcuteries locales. Et on m’a justement parlé d’une petite fabrique artisanale, paumée en pleine montagne, qui produisent saucisses, jambon ou encore lountza (du filet de porc fumé), qui séjourneront plusieurs jours dans des fumoirs traditionnels. Je m’y rends de façon spontanée, on verra bien. Et je ne le regrette pas, quand je vois l’accueil chaleureux et la visite privée des installations à laquelle j’ai eu droit! Avec à la fin, une mémorable dégustation (pour une somme modique) de saucisse et de lountza, tout cela cuit devant moi avec en parallèle un p’tit verre de vin et de la zivania! L’endroit se nomme Allantika Daskalou, ce qui signifie littéralement « les charcuteries du professeur ». Bizarre, non? L’explication est simple: durant les années 1970, le couple de gérants de l’époque avaient une autre profession en parallèle: devines laquelle?



Je n’aurai évidemment pas le temps de découvrir tous les villages du Troodos, ni la totalité de ses églises peintes, qui plus est ça risque d’être trop répétitif dan le récit. Et comme l’aprem est déjà bien entamé… Allez, avant de revenir à Kakopetriá, un petit monastère, pour changer? Je dépasse Kakopetriá pour continuer une trentaine de km à l’ouest, pour rejoindre le monastère de Kykkos, sans doute le plus connu de Chypre… et qui, contrairement à ce que je disais avant, n’a absolument rien de petit! La taille de l’ensemble a de quoi faire écarquiller les yeux! Ça claque déjà bien au niveau visuel de l’extérieur, l’intérieur du monastère de Kykkos sera-t-il du même tonneau? On va voir çà sans plus tarder.




Le monastère de Kykkos a été fondé au 11ème siècle par l’empereur byzantin Alexis Ier Comnène. Plusieurs fois ravagé par des incendies au fil des siècles, il a été reconstruit et « enjolivé » à chaque fois. La mouture actuelle date du 19ème siècle. Et je dois dire que j’ai rarement vu un monastère orthodoxe aussi richement décoré; profusion, exubérance, voilà les termes que je choisirais pour décrire ces dorures, ces mosaïques et cette incroyable galerie de fresques dans la galerie à l’étage, de quoi rendre jalouses toutes les églises peintes réunies!














Des galeries, des escaliers qui partent dans toutes les directions, des fresques jusqu’aux plafonds… on ne sait plus où donner de la tête! Ce monastère ressemble plus à un grand musée qu’à un lieu de recueillement. Il faudrait presque mettre des lunettes de soleil tant il y a de dorures. C’est au coeur de celle-ci que se trouve, depuis des siècles, la mythique icône de la Vierge qui aurait été peinte par Saint-Luc en personne. Inutile de dire que les lieux sont très fréquentés par les touristes, surtout en journée. Là je suis en fin d’aprem, il n’y a pas trop d’affluence. Par contre, je constate qu’au niveau de l’éthique vestimentaire, c’est pas top: des mecs en short, des femmes en débardeur… C’est quand-même un monastère orthodoxe! Alors soit le règlement est vachement laxiste en la matière, soit le mot « respect » ne fait pas partie du lexique de ces visiteurs…






À 2 km du monastère, une petite route grimpe jusqu’à la colline de Throni. C’est là-haut que se dresse l’imposant mausolée qui abrite le tombeau de Makarios III. Tu te demandes certainement qui est ce monsieur, hé bien sache qu’il a été archevêque de l’Église de Chypre avant de devenir carrément président de la République de Chypre en 1960, fonction qu’il assura jusqu’à sa mort en 1977 (avec une brève interruption en 1974, ayant été démis de ses fonctions par la junte militaire grecque). Ce n’est donc pas n’importe qui! C’est selon son souhait qu’il a voulu être inhumé ici, à deux pas du monastère où il a fait ses premiers pas dans le monde ecclésiastique. Sa sépulture en pierre est recouverte de marbre noir et surmontée d’un dôme. La statue de bronze à proximité est peut-être un peu moins modeste de par sa taille; on l’a amené de Nicosia jusqu’ici en 2008! Encore un peu plus haut, c’est le sanctuaire de Throni, dédié à la Vierge, tout récent puisqu’il date de 2011.






Je reviens à Kakopetriá en début de soirée, le temps de me balader encore un peu dans le vieux village et de retourner au même resto qu’hier, où ce soir je vais me régaler d’un copieux kleftiko, de la viande d’agneau cuite lentement au four (parfois encore dans un four en argile) avec des herbes et des oignons. Ça se détache tout seul et ça fond presque dans la bouche… En tout cas je vois que les chypriotes sont de sacrés viandards!

Nicosie, une capitale unique au monde.
Je quitte le massif du Troodos pour un trajet de 60 km qui va me conduire jusqu’à la capitale chypriote, Nicosie (Λευκωσία). Cette journée va être assez particulière, car je vais faire connaissance avec une ville à nulle autre pareille, après quoi je me rendrai dans la partie nord de l’île. J’avoue que j’avance un peu dans l’inconnu… Que soit, j’arrive dans la périphérie de Nicosie, qui n’a rien de glamour avec ses voies rapides, ses ronds-points et ses feux de circulation horripilants comme c’est pas permis. Je vais me garer au niveau des remparts (Nicosie étant une ancienne cité fortifiée), un peu à l’est du centre-ville. De toute façon, c’est une ville qu’il faut explorer à pied.
Et comme le hasard fait curieusement les choses, je me trouve une place à 100 mètres à peine d’un cul-de-sac… qui n’en est pas tout à fait un. Une barrière métallique, des panneaux d’interdictions, le sigle mondialement connu UN, à savoir l’Organisation des Nations Unies (ONU)… Sans l’avoir prévu, me voilà face, et de façon abrupte, à l’Histoire de Nicosie, cette ville unique au monde puisque divisée en deux par une « frontière » entre la partie grecque de l’île au sud, et la partie turque au nord! La fameuse Ligne Verte dont je te parlais au début du carnet, celle qui a été tracée au crayon vert par un officier britannique en 1964 suite aux tensions communautaires déjà existantes, la voilà! Et le gars n’a eu aucun scrupule à couper une ville en deux, comme on couperait une part de gâteau… Ils pensaient tous que ce serait temporaire. Mais voilà l’année 1974 et l’invasion du nord par les forces turques: cet épisode servira de catalyseur à la création d’une vraie séparation physique des deux parties communautaires de Chypre. Et depuis ce temps, une « zone-tampon » (tu verras souvent buffer zone, c’est comme çà que ça se dit en anglais), qui coupe Chypre en deux comme une honteuse cicatrice, est encore surveillée par les soldats des forces de maintien de la paix de l’ONU.
Pour en voir les traces, c’est très simple, il suffit de suivre les petites rues au plus près de cette ligne de démarcation, et tu tomberas inévitablement sur ces témoignages de l’histoire houleuse de cette petite île qui, au final, se serait bien passé de tout çà. Des rues interrompues sans transition par des barbelés, des amoncellements de barils, des guérites à l’attention des soldats… Si beaucoup de ces postes de garde sont désaffectés, il en reste une ou deux ou on peut toujours voir un garde de faction. Évidemment, pas question d’approcher ni de prendre des photos! Pour ma part, j’aurais plutôt envie d’aller lui demander ce qu’il fout là, si ça a encore un sens, 50 ans après, de surveiller une rue déserte et des barils qui prennent la rouille…










Je peux comprendre que cette facette de Nicosie fasse un peu « dark tourism », mais Nicosie ce n’est pas que çà! Les petites rues de la vieille ville, bordées de maisons anciennes et parfois un peu délabrées, sont bien tranquilles et agréables à arpenter. Quelques peintures murales sont également à découvrir au hasard de la balade.









Quant à ses fortifications, elles ceinturent la ville (côté sud comme côté nord) sur environ 5 km de pourtour, avec 11 bastions et 3 portes monumentales. On les appelle souvent « remparts vénitiens » car ce sont bien les vénitiens qui les ont construit au 16ème siècle pour se prémunir des attaques ottomanes. Les fossés on été convertis en espaces verts, terrains de sports… ou parkings.





Nicosie n’est pas avare en bâtiments et monuments anciens: des églises byzantines, des petites mosquées, le Gymnase, la cathédrale Saint-Jean et le Palais Épiscopal côte à côte (avec les deux statues de Makarios III), ou encore, de construction plus récente, la cathédrale Saint-Barnabé. Pour les amateurs de musées, y a tout ce qui faut: musée national de Chypre, musée byzantin, musée Leventis… J’avoue sincèrement avoir manqué de temps pour tout voir à Nicosie-sud…













Un endroit à Nicosie que j’ai particulièrement aimé, c’est la Place Faneromeni, avec l’église orthodoxe éponyme, l’ancienne école pour filles et ses belles arcades, son mausolée de marbre… Un peu incongrue dans le décor, une vieille éolienne, qui ne fonctionne plus et datant des années 1940, leur tient compagnie. Face à l’église, je déniche une petite pâtisserie, qui va me permettre de prendre un petit en-cas en milieu de matinée. Pas de café-croissant, non, ce serait trop facile. Je vais plutôt tester une curiosité que je ne connais pas: le mahalepi, à base d’eau, de lait, de maïzena, et aromatisé à l’eau de rose. La texture est assez bizarre, ça ressemble à un pudding très compact découpé en morceaux, mais c’est très rafraîchissant avec l’eau de rose.
Tria Fanaria – à deux (petits) pas de l’église Faneromeni.






Avant de quitter Nicosie, je me dois quand-même de passer par la rue la plus connue, la plus emblématique de la ville: la rue Ledra! C’est une longue rue piétonne et commerçante qui pourrait presque passer inaperçue parmi les autres, mais c’est l’Histoire qui l’a fait passer à la postérité. Symbole des frictions communautaires, la rue Ledra a connu les barricades et les barbelés pendant presque 40 ans, jusqu’en 2008, où les portes métalliques sont enfin démantelées, et le passage dans les deux sens autorisé, mais pas en totale liberté, il faut toujours montrer patte blanche pour passer de l’autre côté. Concernant ce « passage de frontière », on y reviendra plus tard au cours de ce périple car je reviendrai à Nicosie pour passer dans la partie nord à pied.


Passage en Chypre du nord – Kyrenia.
Et justement, le passage du sud au nord de l’île, comment ça se passe? C’est le moment anxiogène redouté par nombre de voyageurs lors d’un voyage à Chypre. On se pose des questions: va-t-on être refoulé pour l’une ou l’autre raison? Quels documents faut-il avoir avec soi? Est-ce que ça marche dans les deux sens? Pour ma part, cet instant est imminent: je quitte Nicosie pour me rendre au point de passage de Kermia, à 5 km d’ici. Alors, depuis 2003, 9 points de passage entre le sud et le nord on été progressivement mis en place tout au long la zone tampon, dont deux pour les piétons dans Nicosie. Concernant l’épineux problème des voitures de location, certaines agences refusent net le passage au nord de leurs véhicules, d’autres disent « oui mais », c’est-à-dire qu’une fois dans le nord, s’il t’arrive une bricole avec ton carrosse, ils s’en lavent les mains, leur assurance n’ayant pas cours dans la partie turque. Çà, j’y viens tout de suite après. Donc je t’invite à poser la question à différentes agences que tu sélectionnes pour savoir si tu peux passer la frontière ou pas. L’agence de location que j’ai choisi, Cosmos Car Rental, l’autorise.

Ça y est, le point de passage est en vue. Tu comprendras aisément que la prise de photos n’est pas la meilleure idée, panneau explicite à l’appui, alors l’APN attendra un peu. En tant que touriste, le passeport ou la carte d’identité sont suffisants. Il y aura deux contrôles: un du côté grec, un du côté turc. Pas de panique, ils ne t’attendent pas armés jusqu’aux dents, et même s’ils ne sont pas tous souriants ils ne sont pas vindicatifs pour autant! Je te parlais de l’assurance du véhicule de location qui devient caduc quand tu passes au nord. Tu devras alors contracter une assurance complémentaire de 20€ pour circuler en Turquie; elle est valable 3 jours. Il faut alors se rendre au petit guichet « insurance » avec son contrat de location de voiture. Certains prétendent qu’elle ne couvre pas grand-chose, mais je ne peux ni l’infirmer ni le confirmer. Quoiqu’il en soit, si tu ne la prends pas, tu ne passes pas. Point barre.
Me voilà donc entré en Chypre du nord, ou république turque de Chypre du Nord en version longue. Le changement est flagrant: les popes orthodoxes, les chats et les souvlaki ont cédé la place aux mosquées, aux chiens errants et aux kebaps et autres pide. Bye bye la bière KEO, maintenant c’est la Efès! Même les plaques des voitures, où le sigle CY a disparu, parce que ce code international attribué à Chypre n’est pas reconnu par la Chypre du nord! C’est d’autant plus saisissant que tout cela se passe sur une unique île! À ce sujet, j’ai discuté avec quelques chypriotes, aussi bien du sud que du nord, pour avoir leur avis sur une hypothétique réunification des « deux » Chypre. Je pensais qu’ils allaient se cabrer, camper sur certaines positions, mais je me trompais. Plus d’un serait favorable à une réunification du sud et du nord, tant du côté grec que du côté turc! Le problème, clament-ils presque tous en choeur, vient des politiciens bornés, dont le crâne épais a la texture du bois quand on toque dessus, tu vois ce que je veux dire? Donc, j’ai le sentiment que c’est pas demain la veille… ni après-demain non plus, d’ailleurs. En attendant, cette vilaine et honteuse balafre qui sépare l’île en deux est bien loin d’être cicatrisée.

Bref, me voici arrivé à Kyrenia (Κερύνεια), dont le nom turc est Girne, station balnéaire touristique à 20 km au nord de Nicosie. Elle a été la première ville envahie par les turcs en 1974. L’entrée en ville est un poil compliquée, car le plan de circulation défie parfois toute logique et le trafic est dense et disons, assez énergique. Et on n’est qu’en semaine! Les weekends, paraît-il, c’est un truc de fou! Je ma gare au plus près de la vieille ville, à 500 m du port; les places gratuites sont rares, mais pas impossibles à dénicher, ça se joue sur le hasard. Ce faisant, j’ai déjà un petit aperçu des petites rues du centre de la vieille ville.





Kyrenia est très animée et dynamique, ça bouge bien, l’endroit est touristique certes mais pas (encore) à saturation. On dit souvent que son port est le plus joli de Chypre. Je ne demande qu’à vérifier, je viens justement d’y arriver! Et je dois reconnaître que c’est un titre qui n’est pas usurpé, le port de Kyrenia a de la gueule, on pourrait presque se croire en Italie. La promenade du bord de mer est très plaisante aussi, surtout quand le soleil commence à se coucher. Quant à cette statue qui tourne le dos à la mer on sait pas trop pourquoi, c’est celle de l’inévitable Atatürk (forcément).









Un petit port magnifique, c’est bien, mais un incroyable château fortifié aux puissantes murailles tout à côté, c’est encore mieux! Il en met plein la vue, celui-là, il ferait presque passer celui de Larnaca pour un jouet. Il date du 7ème siècle et a été remanié par les Vénitiens. On y entre par un pont de pierre, et le tour des remparts offre des vues à couper le souffle sur le port de Kyrenia et les montagnes de l’arrière-pays. La vaste cour centrale, où se trouve le donjon, est parsemée de quelques palmiers (dont certains m’ont l’air un rien rabougris, dommage). L’enceinte du château abrite également une petite collection d’objets antiques ainsi que le musée de l’Épave, exposant les restes d’un navire grec échoué au large de Kyrenia au 3ème siècle avant J.-C. Pour avoir le plus beau point de vue sur le château, il faut aller se balader sur la longue jetée qui fait face au port.



















J’ai bien aimé Kyrenia, ici au moins, pas de vilains immeubles modernes ni de gros yachts de rupins, il n’y a pas de surfréquentation touristique comme à Limassol ou Paphos! Bon, certains restos du port sont sans doute un peu racoleurs, mais en se perdant dans les rues de la vieille ville, on peut toujours trouver des endroits davantage fréquentés par les locaux que par les touristes. Comme celui ou j’ai eu le plaisir de re-savourer mon kebap préféré: l’iskender (pour savoir ce que c’est, reporte-toi à mon voyage en Turquie de l’année précédente)!
Halil İbrahim Sofrası – 88, Ziya Rızkı Cad.
Les forteresses de Saint-Hilarion et Buffavento – l’abbaye de Bellapais.
Comme je suis dans la partie turque de Chypre, mon petit repas matinal sera au diapason. J’avais repéré une petite boulangerie qui vend des simit et des börek, avec un petit ayran (cette boisson composée de yaourt, d’eau et de sel, si rafraîchissante), et je suis calé pour la matinée! Ce matin direction le sud de Kyrenia, à 15 km de là, en traversant rapidement la massif montagneux de la chaîne de Kyrenia, une étroite cordillière aux montagnes bien plus abruptes que celles du massif du Troodos. J’emprunte bientôt une petite route montagneuse étroite qui ne fait que grimper, et passe à proximité d’une base militaire turque. Tiens, un groupe de soldats qui fait un footing matinal… Je me range pour les laisser passer et les salue de la main; 50 bras se lèvent en même temps pour répondre à mon salut. Polis et disciplinés, les guerriers! Mais c’est pas pour eux que je grimpe jusqu’au cul-de-sac constituant la fin de cette petite route, qui m’offre déjà des points de vue à tomber sur Kyrenia et la mer.


Terminus, la route ne va pas plus loin. Du moins pour les voitures! Car si on lève la tête tout en haut, au sommet d’un éperon rocheux, on voit les ruines d’un château: le château de Saint-Hilarion, pour être plus précis. Et c’est tout là-haut que je t’emmène. Pour faire court, cet impressionnant ouvrage défensif a été construit au 11ème siècle, à l’endroit précis où un moine ermite, Hilarion, a vécu jusqu’à sa mort. Voilà donc pour l’origine du nom du château. Les Byzantins l’ont transformé en forteresse et poste militaire, offrant une vue imprenable qui portait très loin, afin d’avoir une longueur d’avance en cas d’attaques (les raids arabes de l’époque). Si les Lusignan l’enjolivèrent un peu pour en faire une résidence d’été, les Vénitiens en démantelèrent une partie et le laissèrent à l’abandon.


Plus d’attaques à craindre désormais, hormis les visiteurs qui grimpent à l’assaut des 730 m d’altitude de l’éperon rocheux sur lequel s’étale l’impressionnant édifice. Attention, l’air de rien, la grimpette dure au bas mot 30 minutes, et certains passages comptent des marches taillées dans la pierres, raides et inégales. La matin, on profite encore d’un peu d’ombre, mais en pleine journée le cagnard ne te fera pas de cadeau! Certaines parties du château sont plutôt bien conservées, à d’autres endroits il faut être un peu imaginatif pour s’en faire une idée concrète. L’effort en vaut le prix, car une fois au sommet de ce nid d’aigle, le panorama à 360 degrés est vraiment démentiel; par temps très clair, il est possible d’apercevoir la Turquie.















Je poursuis maintenant vers l’est, en longeant la chaîne montagneuse de Kyrenia, à l’aspect plus « rugueux » et plus sauvage que le massif du Troodos. Les voies rapides à 4 bandes comme en Chypre du sud, c’est fini en Chypre du nord. À présent c’est une route de montagne, à deux voies certes, mais plutôt prodigues en virages et en côtes, qui longe la côte nord de l’île! La circulation a changé aussi: spécificité bien turque, les camions s’invitent, s’illustrant par leur lenteur et leurs émanations de gaz qui n’ont certes pas l’odeur de la violette (certains modèles doivent avoir un sacré chiffre au compteur). C’est marrant parce que, dans le sud, j’en ai vu très peu!
Heureusement, je quitte bien vite cette route pour m’engager sur un petit chemin montagneux d’une étroitesse pas possible, si bien que par endroits, mes deux rétros sont fouettés par la végétation. Pas de croisement possible avec un autre véhicule, tu t’en doutes! J’espère que je ne tomberai pas sur un « novice » qui serre les fesses parce que le volant de sa voiture de location est à droite… À un moment la route se scinde en deux, avec un sens interdit sur la bifurcation de gauche. En fait, à cet instant la route va former une boucle pour éviter tout chassé-croisé. Et j’arrive sur un tout petit parking, celui qui se trouve au bas de l’éperon rocheux où est perché le château de Buffavento.

Buffavento, « celui qui défie le vent », porte vraiment bien son nom, puisque là-haut, à 950 m d’altitude, ça peut parfois souffler méchant! Voici l’une des trois forteresses byzantines (avec Saint-Hilarion et Kantara) qui servaient de poste avancé pour avoir une longueur d’avance sur les incursions arabes de l’époque. L’édifice se calque sur le relief montagneux, ce qui n’est pas sans rappeler les châteaux cathares d’Occitanie en France. Richard Coeur de Lion fit main basse dessus au 12ème siècle, avant de passer dans le giron des Lusignan. Il fut par après en partie démantelé par les Vénitiens (Encore?! Ça devient une manie chez eux), avant d’être abandonné aux quatre vents (c’est le cas de le dire).
Ce qui me plaît ici, c’est l’environnement plus sauvage et moins touristique qu’à Saint-Hilarion. Pas de bar ni de resto ni de boutiques à souvenirs. Hormis le parking, il n’y a rien! Et puis de toute façon, un car de tourisme ne pourrait pas se frayer un chemin sur cette route minuscule. Par contre, à l’instar de Saint-Hilarion, ça se mérite d’aller dire bonjour à Buffavento! Une bonne grimpette de 20 minutes, avec certains passages bien raides, te conduira aux ruines du château, moins bien conservé que son collègue, c’est vrai, quelques éléments sont encore bien debout, et si on y ajoute un panorama exceptionnel, qui par temps clair peut porter jusqu’à Nicosie, le résultat final est plus que probant.
Le temps semble changer, la météo avait d’ailleurs annoncé quelques orages locaux. Et je ne sais pas si tu le vois sur les photos, mais de gros nuages commencent à se former. Et voilà que j’entends le tonnerre au loin, je ne vais donc pas tarder à redescendre! À priori, l’orage est sur Nicosie. Je me pose quand-même une question: s’il doit traverser le Ligne Verte, devra-t-il montrer des documents d’identité? Évidemment pas, la nature s’en fout de tout çà, elle n’a pas de frontières… Faudra néanmoins surveiller la météo de près cet après-midi!











Après ces deux superbes forteresses, on va faire un peu dans le religieux avec une abbaye, sans doute la plus connue de l’île même sil elle se trouve dans la partie nord. À 10 km à l’est de Kyrenia, un petit village tranquille, aux rues étroites, abrite les ruines d’un monument exceptionnel: voici l’abbaye de Bellapaïs, qui a donné son nom au village où elle se trouve (son nom turc est Beylerbeyi). C’est une déformation de « Belle-paix » venant des Vénitiens. Exit la solitude de Buffavento, ici c’est plus touristique, le petit parking payant qui jouxte le monument et les petits minibus en attestent. Les gros autocars, eux, auraient bien du mal à passer à travers le lacis de ruelles du village, et c’est pas une mauvaise chose. Alors oui il y a du monde, mais ça reste vivable.




Bâtie à la fin du 2ème siècle sous les Lusignan, elle fut un lieu de pèlerinage lorsqu’un chevalier revenant des Croisades ramena un morceau (présumé) de la Croix. Au 14ème siècle, les Génois ne trouvèrent rien de mieux à faire que de la piller (pour une fois, c’était pas les Vénitiens!). La conquête ottomane marqua le début de son déclin, néanmoins elle réussit à traverser les siècles sans trop se détériorer, ce qui explique son état de conservation potable. L’église en particulier n’a quasiment pas bougé, et le cloître attenant est un festival de voûtes de style gothique. Petite surprise, un escalier permet d’accéder au toit de l’église, et un autre à la galerie supérieure du cloître, d’où on a un super point de vue sur le village et la mer au loin.







Après le cloître, la salle du réfectoire vraiment spectaculaire, autant par sa taille que par la finition des ses voûtes. elle sert occasionnellement de salle de réception (tu as facilement deviné que les rangées de sièges n’étaient pas d’époque 😉), et si tu te demandes d’où viennent ces trous sur le mur, cela date de l’époque de la domination britannique, où l’armée réquisitionna l’abbaye et utilisa le réfectoire comme … stand de tir. Ils ont de ces idées, ceux-là aussi…À côté, il ne reste des dortoirs des moines que des imposants pans de murs encore debout. Sous le réfectoire, un escalier conduit aux anciens celliers.











Salamine et Famagouste.
Je quitte Bellapaïs avec un ciel pas trop rassurant au-dessus de ma tête; l’orage recommence à gronder au loin. Je comptais explorer un monastère abandonné en pleine forêt, à 20 km à l’est, mais je suis cerné par de gros nuages noirs qui n’ont rien des cumulus de beau temps, et le tonnerre se fait de plus en plus insistant. Si je m’engage à pied sur ce petit sentier, je risque d’avoir une mauvaise surprise, donc pour une fois je me montre raisonnable (quel exploit! 😋), y renonce et reprend ma route en voiture. Bien m’en a pris, car 15 minutes plus tard, sans transition c’est un déluge qui s’abat sur la région, avec un savoureux mélange de pluie et de grêle! Les grêlons ne sont pas trop gros, dieu merci, rendre la voiture avec des impacts sur le pare-brise aurait été malvenu. Mais pour l’instant je suis en rase campagne, et la pluie diluvienne efface la différence entre la route et les champs qui la bordent, j’ai l’impression de me trouver au milieu d’un lac, c’est bizarre et angoissant. Vaut mieux rouler au pas…
Cela finira par se calmer au bout de 20 minutes, c’était court mais quelque peu anxiogène. Ils rigolent pas, les orages chypriotes! Bref, je viens d’atteindre la côte est de l’île, mais je ferai l’impasse sur la péninsule de Karpas, cette longue avancée de terre qui représente un peu le rostre de l’espadon dont Chypre aurait prétendument la forme. Avant de rejoindre Famagouste, je vais explorer le site antique de Salamine, sans doute le plus connu de Chypre nord. Salamine n’a pas à rougir face aux sites antiques du sud comme Kourion et Paphos, mais étant donné le statut illégal de l’occupation turque dans le nord de l’île, le site ne pourra jamais prétendre à une reconnaissance de la part de l’Unesco. Dommage, elle le mériterait…






La cité de Salamine est passée de main en main au fil des siècles: assyriens, grecs, perses, romains, byzantins… Le site a fini par tomber dans l’oubli, son port s’est ensablé, et même les fouilles archéologiques, qui s’avéraient prometteuses, ont été stoppées net par l’invasion turque de 1974. C’est la raison pour laquelle l’aspect des lieux a l’air un peu sauvage et désordonné… ce qui n’est pas déplaisant en somme, les morceaux de colonnes gisant dans les hautes herbes et les rues pavées à moitié mangées par la végétation sont beaucoup plus parlantes que certains sites « ripolinés » et saturés de touristes. Tu y verras un théâtre antique, une basilique, les alignements de colonnes du gymnase, l’agora, des statues sans tête, des vestiges (parfois bien maigres) de temples et des mosaïques à moitié effacées. Attention, le site est vaste (presque 5 km²) et par une chaude journée d’été sous le soleil, ça peut devenir esquintant…












Je ne suis plus qu’à 10 km de Famagouste (Gazimağusa en turc), une des plus belles et plus intéressantes villes de Chypre, nord et sud confondus, et pourtant encore peu touristique. Elle en a connu des vertes et des pas mûres, Famagouste: les Lusignan l’ont transformée en cité fortifiée en la ceinturant d’incroyables remparts et en la dotant d’un tas d’édifices religieux. Elle passe ensuite aux mains des Génois puis des Vénitiens (qui pour une fois n’ont rien démoli), avant qu’arrive cette funeste année 1570, marquant le début du siège de la ville par les Ottomans, sous le signe de la brutalité et de l’intolérance. Chrétiens et orthodoxes massacrés, églises détruites, et celles qui eurent la « chance » de rester debout furent converties en mosquées. Durant la domination britannique, la partie sud de Famagouste deviendra une ville balnéaire réputée à l’échelle internationale (je te parlerai ultérieurement de Varosha), mais la poisse fait son come-back en 1974, avec l’invasion turque qui, sans aucune transition, chasse les habitants de Varosha, dont une majorité étaient des chypriotes grecs, la transformant ainsi en ville-fantôme (et qui l’est encore de nos jours).
Je pose mon sac cette nuit dans une petite maison d’hôtes dans la ville intra-muros, dont les proprios ont racheté et aménagé un alignement de quatre petites maison chypriotes anciennes, au milieu d’une ancienne cour qui ressemble presque à une mini jungle. Et leur accueil exceptionnel se calque sur la beauté des lieux. Je crois que ce sera mon plus bel hébergement de cette semaine à Chypre!



Hé bien, il est temps d’aller explorer la vieille ville de Famagouste. Les petites ruelles tortueuses, bordées de vieilles maisons dont les teintes ocre me rappellent un peu l’île de Malte, sont d’une telle tranquillité que j’ai l’impression de déambuler dans un gros village. Si je compare à Kyrenia, je n’ai rencontré que peu de touristes, et c’est pas plus mal! Mais le plus déconcertant quand on visite Famagouste, c’est ce nombre atypique d’églises ou de palais en ruines, dont certains ne se résument plus qu’à un ou deux pans de murs. Les ottomans n’y sont pas allés de main morte! Les vestiges les plus impressionnants sont peut-être ceux de l’ancien Palais Vénitien, avec sa porte à trois arches bien conservée, juste à côté de l’église Saint-Pierre-et-Paul, convertie en mosquée.



















Mais le monument le plus emblématique de Famagouste, c’est sans conteste l’ancienne cathédrale Saint-Nicolas, bâtie entre les 13ème et 14ème siècles sous le règne des Lusignan, dont le style s’est clairement inspiré de la cathédrale de Reims en France. Amochée par les ottomans, elle a perdu les parties hautes de ses deux tours ainsi que plusieurs sculptures, et un minaret fut greffé à l’une d’elles. Ben oui, il fallait bien se douter que cet imposant édifice allait être converti en mosquée, qui prit pour nom mosquée Lala-Mustapha-Pacha. Le ressenti visuel est assez déroutant: un presque duplicata d’une des plus fameuses cathédrales chrétiennes, dotée d’un minaret d’où résonnent les appels à la prière du muezzin; à l’intérieur, les gigantesques voûtes en pierre abritent une salle de prière et un mirhab. C’est très curieux comme perception, ces deux concepts mélangés, architecture gothique et religion musulmane, peuvent susciter une certaine confusion dans l’esprit!






Comme je le disais plus haut, Famagouste est une ville fortifiée, entourée de puissants remparts qui l’entourent sur 3,5 km. C’est le moment d’aller voir çà de plus près! Ces fortifications on été bâties sous les Lusignan et renforcées par les Vénitiens, qui avaient une bonne raison de le faire, le spectre des attaques ottomanes se profilant à l’horizon. Cela n’empêcha malheureusement pas ceux-ci de prendre Famagouste, au terme (quand-même) de 11 mois de siège. Il est possible de monter au sommet de quelques bastions (14 au total), et les douves désormais asséchées servent de promenade aux locaux comme aux touristes.











Famagouste est vraiment magnifique et possède un réel cachet, de plus elle est loin d’être aussi touristique que Kyrenia ou Limassol, entre autres. Le long des remparts, pas loin du port et à l’extérieur de l’enceinte, on trouve quelques petits restos sympas et pas trop chers qui servent une bonne tambouille turque. Je prends plaisir à regoûter quelques valeurs sûres telles la soupe mercimek çorbası, les köfte, accompagnés une bonne bière Bomonti. Ah, et en parlant justement de bière, sache qu’à Famagouste il est possible de boire une petite mousse… à l’intérieur d’une ancienne église du 13ème siècle convertie non pas en mosquée mais en bar!
- Yücel’in Yeri – Canbulat Cad, 19.
- De Molay Bar – sur Kışla Yolu Sokak.

La ville-fantôme de Varosha.
J’ai super bien dormi, le petit paradis où j’ai passé la nuit étant d’une tranquillité à toute épreuve. Je retrouve la tradition du kahvaltı, ce copieux petit-déj’ turc composé de plusieurs petites assiettes « salées » avec des olives, des concombres, du fromage… et « sucrées » avec diverses confitures et du miel. Une bonne entrée en matière pour débuter cette journée, où ce matin je pars explorer non pas un bâtiment abandonné, mais une ville entière, ce qui n’est pas chose courante.
Varosha (en turc: Maraş) se trouve à 1,5 km au sud de la ville fortifiée. Quand on parle de ville-fantôme, ce n’est pas tout à fait exact, parce que Varosha est en fait le quartier sud de Famagouste, autrefois station balnéaire chic, qui au début des années 1970 était de renommée internationale et accueillait le gratin de l’époque comme Elizabeth Taylor ou Brigitte Bardot. Hôtels et restos de luxe, plages de rêve, c’était l’endroit où il fallait être vu, un genre de Saint-Tropez à la sauce chypriote. Mais alors quoi, que s’est-il passé ici? C’est pas difficile à deviner, je pense: l’invasion turque de 1974 a vidé Varosha de ses habitants à la vitesse de l’éclair, ceux-ci s’exilant au sud, et les turcs transformant le quartier en zone militaire fermée. Et ce n’est qu’en 2020 que la ville-fantôme a été partiellement ouverte aux visiteurs curieux de découvrir les reliques d’un passé flamboyant et révolu.
L’accès est gratuit, mais on n’entre pas dans Varosha comme dans un jardin public! Entourée de clôtures hérissées de barbelés, surveillées par des militaires qui ne sont pas là pour rigoler. Il y a un unique point de passage, où il suffit de montrer une pièce d’identité pour pénétrer dans ces lieux étranges. Et encore, interdiction rigoureuse de batifoler n’importe où et de pénétrer dans les maisons (certains fans d’urbex s’y sont cassé les dents), le parcours est « balisé », il y a des caméras de surveillance, des policiers turcs en civil se font passer pour des touristes et des véhicules de l’ONU patrouillent de façon sporadique. Comme quoi l’exploration de Varosha se révèle être une expérience aussi surréaliste qu’oppressante.



C’est vraiment sidérant de se balader au milieu de ces larges avenues bordées de maisons et de boutiques désertées depuis plus de 50 ans, où les luxueux hôtels d’autrefois ne sont plus que des squelettes figés, où un garage Toyota abrite encore quelques modèles couverts de poussière, où la végétation reprend ses droits dans les rues interdites d’accès. Il est possible de louer un vélo pour parcourir les rues, ou même des petits véhicules genre voiturettes de golf pour les visiteurs en groupes. C’est limite mauvais goût, je trouve, ça fait « Disneyland ». Quant à la plage, elle a été rendue aussi accessible en 2020, on peut s’y baigner et louer un transat, face à la mer… et le dos tourné aux anciens hôtels qui n’accueillent plus personne depuis bien longtemps. À ce sujet, le gouvernement turc planche sur un projet de réhabilitation partielle de Varosha, sous la condition que seuls les turcs puissent y habiter. Sacrée gifle pour les chypriotes grecs qui ont dû laisser derrière eux tout ce qu’ils avaient en 1974! D’autant que la décision de réouvrir l’accès à la ville-fantôme en 2020 a été prise de façon unilatérale, contre l’avis de l’ONU…



















Nicosie-nord (Lefkoşa).
Après l’exploration de cette si étrange Varosha, il est temps maintenant de repasser dans la partie sud de Chypre. Le point de passage de Derýnia ne se trouve qu’à 7 km de Famagouste,sur une route bordée de quelques bâtiments abandonnés épars, prolongement ultime du territoire de Famagouste. Passer le crossing point n’a rien de compliqué, c’est la même chose qu’en le sens inverse. Deux contrôles, un du côté turc et l’autre du côté grec, on présente ses documents d’identité, on ouvre le coffre du véhicule pour montrer qu’on a rien à déclarer, et me revoilà dans la partie sud de l’île! Oui, parce qu’en fait, je restitue la voiture de location en début d’aprem à l’aéroport de Larnaca. Je roule pour l’instant au milieu d’une partie de l’île très rurale, avec des champs aux terres rougeâtres, indiquant une forte teneur en argile, majoritairement destinés à la culture de la pomme-de-terre. Ici et là, quelques petites éoliennes se dressent dans le paysage, ce qui me rappelle un peu le Plateau de Lassithi en Crète. La patate chypriote est tellement emblématique de ce coin de l’île qu’ils ont même osé en faire une statue: la Big Potato, près du village de Xylofágou (Ξυλοφάγου), qui mesure presque 5 mètres de haut et placée au milieu d’un rond-point. En tant que belge, je me pose une question cruciale: ça fait combien de kilos de frites, tout çà?? Mais elles auraient une saveur bizarre, la « grosse patate » étant toute en fibre de verre…


Me voilà donc de retour à l’aéroport de Larnaca où je rends la voiture qui a bien fait son job. Je retourne maintenant à Nicosie, à environ 50 km au nord. Pour ce faire, tu as 3 options. Le taxi, mais à 60€ la course au bas mot, c’est pas l’idée du siècle. Il y a des bus de type « Intercity », mais ils ne partent pas de l’aéroport, il faut se rendre d’abord à Larnaca, ce qui peut être une logistique un peu compliquée. Et enfin, l’alternative que j’ai choisie, la plus intéressante je pense, c’est la Kapnos Airport Shuttle, qui relie l’aéroport de Larnaca à la périphérie de Nicosie pour un trajet de 40 minutres et un prix de 9€. Après, pour rejoindre le centre de Nicosie, distant de 5 km, on peut le faire en taxi, mais j’ai préféré utiliser Bolt, qui fonctionne comme Uber mais s’avère moins cher encore. Et en 10 minutes à peine, me voilà déposé à deux pas du point de contrôle piétonnier de la rue Ledra. Pas de panique, c’est le même processus que les points de passage en voiture. Deux contrôles d’identité, sans aucune histoire, la traversée de la courte zone-tampon où le temps et la vie, oserai-je dire semble s’être arrêtés, et je pénètre enfin dans Nicosie-nord, nommée Lefkoşa en turc.




J’ai réellement l’impression d’avoir franchi un portail spatio-temporel, tu sais comme dans les films de science-fiction. La transition est aussi soudaine qu’irréelle, c’en est presque bluffant! Côté grec, c’est une belle rue commerçante, bien propre sur elle, avec des boutiques et même des fast-foods style McDo ou Burger King. Côté turc, les rues sont un peu plus « foutraques », moins ripolinées, avec un tas de petits bars populaires, de restos à kebaps et de boutiques à loukoums. Revoici les prix affichés en livres turques (TL) et fais bien gaffe aux frais de téléphone mobile, où il n’y a pas d’accord de roaming avec l’UE. Pour ma part, j’avais prévu le coup en m’achetant une carte SIM prépayée à Kyrenia lors de mon premier passage dans le nord de l’île.











Néanmoins, certains coins de Nicosie-nord, plus particulièrement ceux qui bordent la zone-tampon, possèdent leur lot de barrages hérissés de barbelés, de maisons délabrées et de commerces abandonnés, triste point commun partagé avec la partie grecque de la ville.


Je passerai ma dernière nuit à Chypre dans une petite maison d’hôtes au nord de la vieille ville. Son nom, plutôt inhabituel, est The İskemleci, ce qui en turc signifie « le fabricant de chaises ». Cela n’a pas été choisi au hasard, car dans une ruelle attenante, jouxtant l’hébergement, il y a réellement un petit atelier de montage et rempaillage de chaises, grand comme un mouchoir de poche, dans lequel on peut jeter un coup d’oeil en le demandant gentiment. Ce que j’ai fait, tu t’en doutes. Le gars présent, ocupé à rempailler l’osier d’une chaise au fond de la pièce, me demande d’attendre un instant. Cinq minutes plus tad, un homme âgé mais costaud fait son apparition, surgissant d’une petite pièce mitoyenne; c’est Ozkan, le maître des lieux, qui travaille ici depuis plus de 30 ans et est assisté de deux « apprentis ». Il entre avec une assietrte garnie de tranches de tomates, de concombres et des petites olives. Ah, c’est peut-être son quatre heures, me dis-je. Hé bien non, c’est à mon intention qu’il a préparé ce petit en-cas sympa, comme çà, spontanément! Il m’invite à m’asseoir et me parle de son travail, dans un très bon anglais. Le bonhomme déborde de sympathie. Quelques temps après, voici deux ou trois voisins qui déboulent, sans crier gare, juste pour faire un coucou à Ozkan. J’ai rarement fait connaissance aussi rapidement avec des locaux! On parle d’un peu de tout, même de la division de l’île (pour laquelle ils commencent eux aussi à en avoir marre); l’un des mecs est impressionnant, particulièrement balèze, je veux bien le croire, c’est un ancien des forces spéciales turques. Vaut mieux pas l’emmerder, celui-là! Rencontrer ces personnes fut l’un des plus beaux moments de ce voyage, et tout çà s’est terminé avec deux ou trois verres de zivania artisanale, conditionnée dans un petit jerrycan en plastique. Mais t’inquiètes, je marche toujours droit, c’est préférable pour continuer à explorer la vieille ville de Nicosie-nord!
The Iskemleci – au début de Mahmut Paşa Sok.




Je reprends donc mes déambulations au hasard dans la vieille ville de Nicosie-nord, qui possède malgré tout pas mal de beaux bâtiments bien conservés, datant des époques ottomane ou britannique, et une colonne vénitienne se dresse encore sur la Atatürk Meydan. Quoiqu’il en soit, il y a moins de touristes qu’à Nicosie-sud, les vieux papotent assis sur des chaises sur les trottoirs, les gosses jouent au foot dans les ruelles, l’odeur des kebaps en train de cuire s’échappe des petits stands de rue … J’avoue que je n’ai pas rencontré cette atmosphère dans la partie grecque.









Finalement Nicosie-nord n’est pas si mal, et l’atmosphère, au risque de me répéter, est plus paisible et moins touristique! Et je t’ai gardé le meilleur pour la fin, avec ses deux monuments les plus importants. Voici d’abord le Büyük Han, un ancien caravansérail de l’époque ottomane qui abrite désormais des restos et des boutiques, sans toutefois dénaturer les lieux. Quant à la cerise sur le gâteau, elle est à 100 mètres du Büyük Han, c’est la mosquée Selimiye, ancienne cathédrale Sainte-Sophie de Nicosie, convertie en mosquée sous les ottomans (fallait s’en douter). Elle est supérieure en taille à son homologue de Famagouste et c’était ici que les rois de Chypre (les Lusignan donc) étaient couronnés. En tout cas, les deux minarets greffés à l’édifice gothique de base suscitent le même « choc visuel » qu’à Famagouste.













Les turcs ne sont pas réputés pour être de grands consommateurs de bière, me voilà donc surpris de dénicher, à deux pas du Büyük Han, une microbrasserie qui produit ses propres bières artisanales (dont quelques IPA bien réussies) et qu’on peut goûter au bar attenant. Tu imagines bien que je ne me suis pas fait prier pour tester une ou deux de ces petites merveilles! Oh, pas de souci, je gère, je pense déjà avoir digéré mes trois zivania de l’Iskemleci! 😉 Je trinquerai même avec mes voisins de comptoir, chypriotes turcs, très cools et spontanés. J’apprendrai par ailleurs que les bénéfices acquis sont reversés à des associations locales militant pour la réunification de Chypre. Une bien belle leçon, bravo! Et pour terminer ma soirée, je me trouverai un petit resto à kebaps sans prétention, où je retrouve les saveurs inimitables de la cuisine turque. bon, il s’agit de ne pas se coucher tard, car il faut se lever super tôt demain pour le vol retour. Car oui, c’est déjà la fin du voyage…
Double O Brewing – Yeşil Gazino Sok.
Krubera restaurant – sur Arasta Sokak.


Je me lève trèèès tôt ce matin, 3H30 ça pique un peu aux yeux… J’ai réservé une navette qui va me conduire à l’aéroport d’Ercan, à 30 km à l’est de Nicosie. Grand et moderne, il a pourtant une particularité unique, que je qualifierais plutôt de « gros problème »: comme il se trouve dans la partie nord de l’île, occupée par la Turquie, Ercan n’est pas reconnu au niveau international, ce qui explique pourquoi il ne propose que des vols en provenance ou à destination de la Turquie uniquement. De même, si tu entres à Chypre via Ercan, tu peux laisser tomber l’idée de passer dans la partie sud, la République de Chypre considérant alors ton entrée sur l’île comme illégale. Pour ma part, j’ai pris un premier vol jusqu’à Istanbul, avant une connexion pour mon retour en Belgique. Voilà, la boucle est bouclée!
LE « DEBRIEF » DU VOYAGE:
Voilà encore un bien chouette voyage qui s’achève, cependant il restera l’un des plus curieux qu’il m’ait été donné de faire! Une île, une capitale coupée en deux par une zone démilitarisée, deux communautés qui se font face, dont la majorité des habitants, grecs ou turcs, aimeraient vraiment tourner la page et connaître une Chypre réunifiée. Mais à l’heure actuelle, je crains que ce soit encore bien utopique… Qui vivra verra, comme on dit! Cela n’enlève rien à la beauté et à la diversité de Chypre, où les belles plages et les sites antiques sont à moins d’une heure de voiture du massif montagneux du Troodos, et surtout à la beauté et la gentillesse des chypriotes « des deux côtés »!
« La blessure dont souffre le plus cette terre est la terrible lacération subie au cours des dernières décennies ».

- Une île très complète: des plages superbes, des petits villages viticoles de caractère au milieu d’un massif montagneux, des plaines agricoles… Ce n’est jamais monotone.
- Les amateurs d’Histoire vont se régaler avec des sites antiques de premier ordre, comme Kourion ou Salamine, et des villes qui ont vraiment quelque chose à raconter comme Nicosie ou Famagouste… même si certains épisodes de l’Histoire de Chypre ne sont pas des plus roses.
- Deux types de gastronomie sur une même ile: grecque au sud, turque au nord, avec quelques belles découvertes. Côté boissons, les vins chypriotes réservent de belles surprises, mais attention mollo sur la zivania!
- Les habitants eux-mêmes, chypriotes « des deux côtés », sympas et spontanés, contents de voir qu’on s’intéresse à leur île, et dont la plupart penchent clairement pour une réunification. Mais bon, pour l’instant…

- Toute personne visitant Chypre ne peut être qu’interloquée et déstabilisée par cette « Ligne Verte » qui se permet même de couper une capitale en deux. On dirait un mélange du Mur de Berlin et du Rideau de Fer… Par ailleurs, si beaucoup de chypriotes appellent à une réunification, d’autres sont plus nuancés voir réfractaires, de peur de perdre leur identité au profit de la communauté « d’en face ». Donc tu vois, c’est toujours extrêmement complexe.
- Certaines villes balnéaires, comme Limasol ou Paphos, on cédé aux « chants des sirènes » du tourisme de masse.
- La circulation dans certaines villes est parfois pénible, en particulier les soirs de weekends , quand les bobos friment en rue avec des grosses cylindrées, l’autoradio crachant ses décibels à fond la caisse…

Intéressant de bout en bout. Que des découvertes pour moi et merci d’avoir si bien présenté ce voyage !
C’est bien surprenant cette ligne verte et certains instants doivent laisser une petite palpitation supplémentaire…
Bravo pour ce billet (que j’ai lus en plusieurs fois), c’est foisonnant de détails tels que je les aime (y compris les nombreux chats 😻).
Quant a la cuisine que de mots à retenir !
Votre voyagite aiguë nous permet de beaux dépaysements.
Bravo et merci.
Bonjour Emilia, merci pour votre retour positif, cela me sert toujours d’indicateur pour me confirmer que j’ai fait du bon boulot!
Je vais bientôt démarrer mon carnet de voyage sur le Cap-Vert, celui-là je pense le scinder en deux parties. Au niveau du « dépaysement », vous ne serez pas déçue, je ne vous dis que çà!
Merci à vous pour les récits de vos petites escapades dans certains coins de France que je ne connais pas encore; je reconnais que je ne commente pas tout le temps, mais je suis au rendez-vous à chaque fin de semaine!
À bientôt pour de nouvelles aventures, et caresses à BB (qui a une foule de cousins et cousines sur Chypre 🐈🐈)!
J’ai oublié de vous dire combien j’aime vos vidéos (j’ai l’impression de marcher sur vos chemins !)
Chaque semaine je vois vos passages et ils me font plaisir (même si rien n’est écrit).
Pour le Cap-Vert vous pouvez scinder en 3/4 fois (ça sera plus facile pour mes yeux 😉)
Si tout va bien je vais bientôt partir dans les Pyrénées et en octobre je retourne à Chamonix.
Prenez soin de vous et merci pour vos présentations enrichissantes.
BB vous envoie tous ses ronrons 😻