Partager la publication "Voyage au Cap-Vert – 1ère partie: Santiago et Fogo."
L’année dernière, je suis allé deux fois en Turquie, foulant par la même occasion le sol du continent asiatique pour la première fois. Mais tu connais la fameuse expression « jamais deux sans trois »! Si bien qu’en cette année 2025, j’ai voulu réitérer l’événement avec un troisième continent, à savoir: l’Afrique. Mais où aller? Maroc, Tunisie, Égypte et autres? Ils sont tous tentants, je te l’accorde, mais mon choix va finalement se porter sur un archipel de 10 îles posées en plein océan Atlantique, dont le tout forme un pays au bien joli nom: le Cap-Vert! Je t’embarque donc pour un passionnant et trépidant périple de 3 semaines, de paysages volcaniques en plages de sable fin, de reliefs montagneux surréalistes en petites villes à taille humaine… Et attention les mollets, car il y aura quelques journées bien physiques et intenses (tu commences à me connaître, aussi)! C’est parti.
Mais d’abord, les présentations…
Ah, le Cap-Vert, un nom qui fait rêver et qui sent bon l’exotisme et le dépaysement! C’est bien beau tout çà, mais quant à le situer, c’est une autre histoire! Alors, c’est où le Cap-Vert? C’est assez facile: tu repères le Sénégal sur le continent africain; ensuite tu te diriges vers l’ouest, en survolant l’océan Atlantique sur environ 600 km, et tu vas tomber sur un groupe de 10 îles de tailles variables. On y est, c’est çà le Cap-Vert! Sur les10 îles principales, 9 sont habitées (l’exception étant Santa Luzia), et divisées en deux groupes, déterminés selon leur emplacement par rapport à des vents dominants qui soufflent du nord vers le sud: les îles Barlavento (d’où souffle le vent) avec Boa Vista, Sal, São Nicolau, Santa Luzia, São Vicente et Santo Antão, et les îles Sotavento (où va le vent) avec Brava, Fogo, Santiago et Maio.




Mais pourquoi donc ce pays s’appelle-t-il « Cap-Vert », alors que dans l’ensemble il n’est pas si « vert » que çà? Ben oui, quand on voit São Vicente, Sal ou encore Fogo, c’est loin d’être la jungle luxuriante (exceptions faites de Santo Antão et Brava, très verdoyantes)! Au 15ème siècle, les explorateurs portugais découvrirent la pointe ouest du Sénégal, où se trouve actuellement Dakar; bien fourni en végétation, l’endroit fut baptisé « Cap-Vert ». Quelques années plus tard, les voilà qui dénichent un archipel de petites îles au large du Sénégal. Alors, il ne se sont pas cassé la tête, et ont choisi comme nom les « îles du Cap-Vert« , raccourci plus tard en « Cap-Vert« . La loi du moindre effort…
Côté Histoire, tout s’est mis en route dès le 15ème siècle lorsque les explorateurs portugais découvrirent l’archipel, et s’y installèrent en fondant Ribeira Grande (l’actuelle Cidade Velha) sur l’île de Santiago. C’est bien joli, mais malheureusement ça ne tarde pas à déraper: positionné entre l’Afrique et l’Amérique, le Cap-Vert devint un pivot d’un commerce honteux, à savoir la traite des esclaves venus d’Afrique, importés au Cap-Vert pour travailler sur les îles et être vendus de l’autre côté de l’Atlantique. Ceux-ci façonneront l’identité du pays en y amenant leur us et coutumes. Comme si ça ne suffisait pas, les attaques de pirates, les sécheresses et autres famines ne rendaient la vie facile à personne. Il faudra attendre le milieu du 18ème siècle pour voir l’abolition de l’esclavage, permettant aux esclaves africains libres restés au Cap-Vert de se mélanger aux européens, créant ainsi une population métissée.
Le Cap-Vert est resté une colonie portugaise jusqu’en 1975, année de son indépendance suite à la fin du régime dictatorial qui sévissait au Portugal depuis 1932 (la fameuse Révolution des Oeillets en 1974). Tout n’est pas devenu rose en un clin d’oeil pour autant: aujourd’hui encore, le pays manque de ressources, connaît des problèmes de sécheresse et de chômage, et mise beaucoup sur le tourisme pour sortir la tête de l’eau.
Autres infos en vrac: attention aux formalités d’entrée, la carte d’identité nationale ne suffit pas, il te faudra un passeport! La conduite se fait à droite, et les prises électriques, c’est comme en Europe. Çà c’est chouette! Le décalage horaire: 3H plus tôt qu’en France en été et 2H plus tôt l’hiver. Pas de changement d’heure d’été là-bas (et ils ont bien raison)! Côté linguistique, le portugais est la langue officielle, mais la vraie langue maternelle de la majorité des insulaires est le créole capverdien, très agréable à entendre avec ses intonations chantantes et plus énergiques que le portugais. Au niveau téléphonie mobile, deux opérateurs se partagent le gâteau: Unitel T+ et CV Móvel. Heureusement, une carte SIM locale, à la sortie de l’aéroport, ne coûte que 10€.
Pour les devises locales, c’est à l’escudo capverdien (CVE) que tu auras affaire. Un Euro équivaut à 110 CVE. Ne perds pas ton temps aux bureaux de change, on trouve facilement des distributeurs de billets un peu partout, mais petit détail, on ne peut retirer « que » 20.000 CVE maximum par jour (ce qui est déjà pas mal). Et assure-toi de les avoir bien écoulés avant le retour, car le change dans le sens inverse ne fonctionne pas!



Son drapeau:

Son hymne national:
Son code d’immatriculation:

Voilà donc pour la fiche d’identité du Cap-Vert. Et bien sûr, la phrase que tu attends: le décor est planté, on peut y aller! ®
L’arrivée sur l’île de Santiago.
Il existe quelques vols depuis la Belgique ou la France à destination du Cap-Vert, mais il faut compter environ sur une durée de vol de 6H30, en plus du décalage horaire de 3 heures. Alors j’ai décidé de passer deux petites journées à Lisbonne, la capitale portugaise, en guise de transition. Cela me donnera l’occasion de revoir cette magnifique ville que j’avais découvert en 2016. Bon, je ne détaillerai pas ce court séjour à Lisbonne, tout ce qu’il y a à savoir sur la ville a déjà été traité dans ce carnet antérieur. En tout cas cela m’a fait plaisir de revoir les vieux quartiers, les petits restos et les bars à ginja qui n’ont pas changé d’un pouce, même si Lisbonne cède peu à peu aux pressions du tourisme de masse. Les bateaux de croisière s’enhardissent de plus en plus, le mythique tram 28 est presque interdit d’accès aux vrais lisboètes tant il est plein à craquer de touristes, les tuk-tuk sillonnent les rues à la recherche de gogos faciles à plumer… Ça ne va pas dans le bon sens, quoi.
Le lundi matin, direction l’aéroport de Lisbonne pour prendre mon vol vers Praia, sur l’île de Santiago. Celui-ci durera 4H30. Presque toutes les îles ont leur aéroports, mais seuls quatre d’entre eux fonctionnent à l’international, sur les îles de Santiago, São Vicente, Sal et Boavista. Un vol tranquille, même si en bas il n’y a pas grand-chose à contempler, hormis l’océan à perte de vue (oui, j’aime bien me mettre côté hublot!). J’arrive à l’aéroport international Nelson Mandela (bel hommage, je trouve) sur l’île de Santiago, à 5 km seulement de Praia, la capitale du pays. Je récupère ma voiture de location (pas besoin de permis international pour un séjour de moins de trois mois), il y a un tas d’agences locales pas trop chères sur toutes les îles, et je peux te refiler sans hésiter le lien de caboverderentalcars, qui en centralise un bon nombre; à chaque fois, tout a marché comme sur des roulettes (ou des roues, si tu préfères 😊). On trouve des voitures « classique », mais au Cap-Vert on aime bien les SUV et 4X4. J’hérite, pour explorer Santiago, d’une petite Suzuki Jimny, modèle robuste qui a fait ses preuves.

Me voici donc sur Santiago, l’île la plus grande et la plus peuplée du Cap-Vert, et c’est ici que son Histoire a commencé, avec les portugais qui y fondèrent la toute première ville du pays: Ribeira Grande, l’actuelle Cidade Velha. Cette première journée est une prise de contact, une première phase d’immersion dans un pays où la différence culturelle n’est pas un vain mot; je ne dirai pas « choc » culturel », ça m’a toujours semblé un peu péjoratif. C’est une question de vitesse d’adaptation, je pense… Bref, pour mes premiers instants capverdiens, je vais aller vers le nord, jusqu’à la petite ville côtière de Pedra Badejo, ce qui me permettra d’avoir un premier aperçu des routes et du style de conduite des locaux.
Le Cap-Vert est réputé pour son incroyable réseau de petites routes pavées, et ce sur toutes les îles. J’en emprunterai un certain nombre au cours du périple, mais pour le moment c’est une route à deux voies asphaltée, serpentant à travers un paysage rural et montagneux aux formations rocheuses parfois étonnantes. Cependant, je m’interroge sur la présence régulière de ralentisseurs, parfois posés là de façon incongrue, et souvent dans les lignes droites. Je ne tarderai pas à connaître le fin mot de l’histoire quand je me fais dépasser par un petit minibus rempli de passagers, à une vitesse peur orthodoxe. Je viens de faire ma première rencontre avec les aluguers du Cap-Vert, ces camionnettes de marque Toyota Hiace, qui servent de taxis collectifs (on dit ici « colectivo »), desservant les coins les plus reculés des îles et ne partant qu’une fois remplies, avec une capacité de 15 passagers. C’est quand-même 10 fois moins cher que le taxi! Il y en a deux sortes: les fourgonnettes et les pick-ups avec des banquettes de bois à l’arrière. Et dans les lignes droites, les chauffeurs aiment bien « lâcher les chevaux », d’où ces ralentisseurs pour réfréner leur fougue…








Le paysage est assez aride et minéral, mais Santiago n’est pas pour autant dépourvue de végétation. Je traverse d’ailleurs une zone agricole où des bananeraies partagent l’espace avec des palmiers et des cocotiers. Au niveau d’un rond-point, une statue m’intrigue. J’ai un instant pensé que c’était celle de Cesária Évora, LA star de la chanson capverdienne, mais en réalité c’est Nácia Gomi, un autre monument de la chanson traditionnelle, moins connue certes, mais qui a eu droit à un jour de deuil national à sa mort en 2011. Son parcours est vraiment étonnant, du fait que les aléas de la vie ne lui ont pas permis d’apprendre à lire et écrire; ses chansons étaient improvisées et enregistrées dans la foulée! C’est à peine croyable de se dire que ce que je vais te faire écouter dans la vidéo qui suit est totalement improvisé, ça force l’admiration. Cette musique lancinante, hypnotisante même, c’est le batuque, la forme musicale la plus ancienne du Cap-Vert.


J’arrive à Pedra Badejo, un petit port de pêche à l’écart des circuits touristiques. Une belle plage de sable noir borde l’océan. L’endroit est un rien foutraque avec ses petites rues pavées bordées de vieilles maisons, certaines parfois gaiement colorées, et la rue principale est toujours animée, quel que soit le moment de la journée; un petit marché près de l’église, des femmes qui tiennent des mini-stands de nourriture le long des trottoirs, et ça s’interpelle, ça crie, ça virevolte; cette gentille agitation, mêlant nonchalance et frénésie, sera un vrai « fil conducteur » durant ce voyage. Même dans les plus petits villages, il y a toujours du monde à l’extérieur, et même si la vie peut parfois être compliquée dans ce pays, ils semblent prendre la vie comme elle vient, et le temps donne l’impression de s’écouler plus lentement. D’ailleurs, la devise du pays, c’est « Cabo Verde, no stress »!







Je repars vers le sud, en laissant Praia de côté pour l’instant, car je vais passer mes deux premières nuits capverdiennes à Cidade Velha, à 15 km de la capitale. Mais avant, petit crochet pour voir une endroit dont j’ai entendu parler via la préparation de mon voyage. Le choix du véhicule a été judicieux, car je dois me manger 2 km de mauvaise piste pour arriver sur la côte, où se trouve un port minuscule. À côté, un bâtiment en ruines, des rails sur lesquels repose un genre de chariot (enfin, ce qu’il en reste). Bon, et après? C’est quoi cet endroit? Hé bien, ce lieu a marqué de sa petite empreinte l’Histoire de l’aviation. C’est une ancienne base qui accueillait les hydravions de la mythique Aéropostale (oui oui, Saint-Exupéry, Mermoz, Guillaumet…), construite en 1928 et servant de point d’escale entre la France et l’Amérique du sud. Elle a fonctionné jusqu’en 1931. Les vestiges sont plutôt maigres, c’est vrai, mais restent très évocateurs.







Je regagne la route asphaltée, qui descend vers l’océan avant de se muer subitement, au début d’une descente, en route pavée un peu cahoteuse. Je fais ainsi mon entrée à Cidade Velha, qui sera mon lieu de villégiature pour deux nuits sur Santiago. Beaucoup plus petite et surtout plus tranquille que la bouillonnante Praia, on n’est pourtant pas n’importe où: autrefois appelée Ribeira Grande, ce fut la première ville du Cap-Vert et sa première capitale (comme déjà dit plus haut, je suis en train de me répéter, moi… 🦜). Pour ma première journée au Cap)-Vert, je suis content d’avoir fait ce choix, je profiterai ainsi d’un endroit plus authentique et moins fréquenté par les touristes que Praia, ainsi que d’un excellent poste d’observation pour mieux appréhender la vie quotidienne des locaux.
Mon hébergement sera un « Airbnb » mémorable, déjà de par son emplacement, sur la Rua Banana, la plus pittoresque de Cidade Velha, et historiquement la première rue habitée du Cap-Vert! Toujours animée, on y croise des gosses qui jouent, des femmes qui épluchent des légumes pour la bouffe du soir, des poules en goguette… Très coloré, très vivant, j’aime. Quant à cette petite maison de pierre au véritable toit de palme, c’est un vrai rêve éveillé. Et surtout mon hôte local, Joseph, est aussi chouette qu’érudit, il en sait plus sur le Cap-Vert que Wikipédia et Google réunis! C’est lui qui m’apprendra, par exemple, que la transition brutale entre l’asphalte et les pavés, à l’entrée du village, vient du manque de moyens financiers, problème assez généralisé dans le pays; ce « patchwork » de revêtements routiers se rencontre aussi sur les autres îles!






Le centre du village est tout aussi virevoltant, mais ici l’endroit appartient aux habitants, et je dois t’avouer que j’ai croisé bien peu de touristes de type européen. Peut-être restent-ils concentrés sur Praia? En tout cas c’est pas désagréable comme expérience que d’être au plus près des autochtones de cette façon! La seule petite ombre au tableau, si je puis dire ainsi, c’est ce monument dressé sur la placette: le pilori, cet avilissant témoignage de l’époque esclavagiste, où les réfractaires étaient exposés et fouettés en public. Époque révolue, dieu merci.








Côté monuments, l‘église Nossa Senhora do Rosário, du 15ème siècle, est le plus vieil édifice du village. Par chance, elle fut relativement épargnée par les attaques de pirates (ces assauts répétitifs furent un facteur du déclin de Cidade Velha), jusqu’à ce raid destructeur du corsaire français Jacques Cassard en 1712, qui n’eut aucun scrupule à l’endommager. L’ancienne cathédrale eut moins de bol, quand on voit ce qu’il en reste…



Mais le monument qui tape dans l’oeil d’emblée quand on débarque à Cidade Velha, c’est à coup sûr le Fort São Filipe, qui domine tout le village 120 m plus haut. Construit au 16ème siècle, il a servi de système défensif contre les attaques des pirates; relation de cause à effet, tu vois? Pour aller là-haut, une petite rue en pente cède bientôt la place à une rampe ponctuée de quelques marches. Quand il fait chaud, la grimpette ne se fait pas en sifflotant, c’est sûr! Mais la récompense est au bout, sous la forme d’un point de vue exceptionnel sur Cidade Velha et la verdoyante Ribeira Calabaceira (ribeira en portugais veut dire vallée).









Et pour finir en beauté avec Cidade Velha, rien de tel que son petit port avec ses barques colorées et ses petits restos face à l’océan. J’ai bien aimé ce petit baby-foot, posé là face aux vagues. Seulement, pas de belle plage de sable fin ici, c’est du bon gros caillou. Ma première expérience culinaire capverdienne se fera au petit resto Praça do Mar, avec un super plat de poisson, d’une espèce appelée esmoregal en portugais (en français, sériole à longues nageoires… euh, jamais entendu parler!), accompagné d’un jus de mangue bien frais. Oui, tu verras, les fruits exotiques au Cap-Vert, c’est tout un poème!



L’île de Santiago, au gré des routes…
Aujourd’hui, je vais me balader en voiture sur Santiago, sans itinéraire vraiment préconçu. Mais avant de m’enfoncer à l’intérieur des terres, je vais aller 10 km à l’ouest de Cidade Velha, en suivant une route pavée qui de toute façon n’ira pas plus loin. C’est mon hôte qui m’a parlé de ce petit coin méconnu, tout au bout de la route. Ces petits endroits, genre « bout du monde », sont toujours prometteurs! Sur le trajet, d’un côté l’océan, de l’autre les reliefs montagneux et escarpés du centre de l’île. Tiens, voilà un aluguer qui déboule au loin. La vache, il est presque complet et trace au moins à 80 km/h, sur des pavés! Je n’aimerais pas être réincarné en amortisseur d’aluguer dans une autre vie…




J’arrive donc à Porto Mosquito, un petit port de pêche où les touristes doivent se compter sur les doigts d’une main. Porto Mosquito, en plus d’avoir un nom tout mignon, est l’un de ces petits lieux secrets, à l’atmosphère aussi authentique que sincère, qui ne se découvre que par le hasard ou le bouche-à-oreille auprès des locaux. La rue principale est sans fioritures, les maisons ne sont pas rénovées à outrance pour les besoins du tourisme, on entend des chiens aboyer et des coqs chanter… Les habitants répondent à mon bonjour, mais à mon avis ils se demandent probablement pourquoi je suis venu me perdre jusqu’ici! Le petit port, avec ses barques colorées, est craquant, et il y a des pêcheurs qui travaillent au large. Je vois même des fresques qui ornent les façades de certaines maisons, dont une, quelle surprise, représentant le commandant Cousteau, alias l’homme au bonnet rouge !










En déambulant dans Porto Mosquito, à un moment je passe devant une habitation, sur le perron de laquelle est assise une gamine d’une dizaine d’années. Petite salutation réciproque de la main, et quelques secondes après, j’entends un timide « comment tu vas? ». Çà par exemple, elle parle quelques mots de français, et je la sens toute fière de sortir son petit bagage de la langue de Molière! J’apprendrai que le français est enseigné dans certaines écoles du pays, en tant que langue étrangère. Mais je me demande comment elle a fait pour deviner que j’étais francophone… Tu verras toujours au moins une petite école primaire dans chaque village, avec des petiots en uniforme bleu, quoique dans certaines régions plus rurales le taux de scolarité soit parfois un peu plus bas.
Je repars vers Cidade Velha, en bifurquant à gauche vers l’intérieur de l’île, avant l’entrée du village. C’est une partie de l’île un peu moins courue, les touristes préférant suivre la côte au plus près, et occultant ainsi un aspect plus rural, peut-être aussi plus rude et sauvage, de Santiago. Tu ne croiseras que très peu de véhicules, c’est sûr, mais ne relâche pas ton attention, car les vaches et chèvres qui traînent le long des routes ne connaissent pas le principe du « regarder à gauche puis à droite »!






De fil en aiguille, j’arrive à São Domingos, une petite ville assoupie où la vie s’écoule « à la cool » (çà c’est de la rime!), j’en profite pour me dégoter un petit en-cas, n’ayant pas eu l’occasion de prendre un petit-déj’. C’est très facile au Cap-Vert de trouver l’un ou l’autre petit fast food (et pas du Mac Do, hein) qui tient plus du gros kiosque que du resto, avec 2 ou 3 tables à l’extérieur. Je repère vite mon bonheur et m’offre une bifana (pour rappel, un gros sandwich rond au porc mariné), influence portugaise passée oblige; la version capverdienne est parfois agrémentée d’une sauce aigre-douce et d’une oeuf frit. Je profite de cette occasion pour te présenter la seule bière produite au Cap-Vert: la Strela, très agréable, conditionnée en bouteille de 25 cl. On trouve aussi les portugaises Sagres et Super Bock, celles-ci servant plutôt pour les grands verres de 50 cl. Santé!




À 10 km au nord de São Domingos, se cache l’adorable petit village de São Jorge dos Órgãos, quasiment noyé sous les bougainvilliers et les « flamboyants », ces arbres à fleurs rouges chatoyantes que tu croiseras souvent sur certaines îles du pays. Même l’église de couleur bleue participe à cette explosion de couleurs! On y trouva aussi un jardin botanique, le seul du Cap-Vert, paraît-il. Je croise quelques écoliers en uniforme qui rentrent chez eux à pied, parcourant parfois plusieurs kilomètres de cette façon. C’est pas comme chez nous, ou certains parents rentreraient dans les classes en voiture s’ils le pouvaient 😒. Dans le village, il existe un petit resto-bar, qui n’a même pas d’enseigne, je mangerai bien un petit quelque chose en rab, moi… Tiens, essayons une petite assiette de moreia, de savoureuses petites portions de murène frite. Simple, pas cher, sans sophistication, et ça cale bien, que demander de plus?








J’évolue maintenant en plein centre de l’île de Santiago, en atteignant bien vite Assomada, deuxième ville de Santiago après Praia. À peu de choses près, les distances sont toujours assez courtes au Cap-Vert! Assomada ne gagnera certes pas le prix de la plus belle ville du Cap-vert, mais son marché traditionnel est un des plus bigarrés et animés du pays, le mercredi en particulier. Mais comme on est mardi aujourd’hui… Pas grave, je vais me faire une petite balade en contrebas de la ville, au terme d’une descente de 2 km à pied en suivant une petite route pavée où je ne croiserai que des locaux. Mais où les touristes se planquent-ils donc? Tout en bas, une petite vallée fertile et verdoyante avec des légumes, des arbres fruitiers, des cocotiers… Mais la star des lieux, c’est un arbre de 30 m de haut, au tronc d’un diamètre invraisemblable et vieux de plusieurs siècles: çà, c’est un fromager, ou kapokier, et il serait le plus grand arbre de tout l’archipel. Imagine-toi ce colosse au milieu de ton jardin…










En continuant vers le nord de l’île, je passe dans le parc naturel de Serra da Malagueta, un paradis pour les randonneurs qui peuvent y trouver leur bonheur parmi les dizaines de sentiers qui le quadrillent. Tarrafal et sa célèbre plage ne sont plus qu’à 3 km, mais je fais un arrêt au niveau du village de Chão Bom, pour découvrir un endroit… dont le Cap-Vert se serait bien passé. Comme je dis souvent, toute médaille a son revers: ce pays idyllique a abrité, sur son île de Santiago, un camp de concentration. Oui, tu as bien lu! Mis en fonction en 1936, il était destiné aux opposants politiques du régime dictatorial de Salazar. Fermé en 1954, il fut brièvement réutilisé dans les années 1960 à l’intention de prisonniers séparatistes de certains pays d’Afrique comme l’£Angola, avant de fermer pour de bon en 1974 après la Révolution des Oeillets au Portugal.




Ces lieux sinistres sont restés dans un bon état de conservation, ce qui permet d’explorer les bâtiments contenant les cellules, le réfectoire et le petit hôpital, malheureusement supervisé par une belle pourriture (désolé mais y a pas d’autre mot) dont la citation ci-dessous t’en dira long sur son état d’esprit vis-à-vis des prisonniers malades… Par ailleurs, la couleur jaune des bâtiments, teinte censée personnaliser la joie, est aussi incongrue que perturbante.









Et que dire des toilettes, à ciel ouvert et sans intimité, qui étaient vidées avec des bidons et le contenu jeté à la mer à 2 km de marche de là? Et tu te doutes que ce n’étaient pas les gardes qui étaient chargés de cette sale besogne! Manque d’hygiène, mauvais traitements, maladies, le surnom de « camp de la mort lente » n’était pas usurpé. Tu verras aussi ce petit cachot, appelé la frigideira (« la poêle à frire » en français, contrairement à ce qu’on pourrait déduire), surchauffée le jour et glaciale la nuit, où étaient parfois entassés une dizaine de prisonniers. Au cours de la visite, j’aperçois un bâtiment jouxtant une énorme cheminée rouge. Mon dieu, non… je crains le pire. Mais en réalité, c’était l’emplacement des cuisines du camp; enfin bon, j’imagine que ce n’était pas vraiment à l’intention des prisonniers… Pour finir, on peut grimper sur le chemin de ronde pour avoir une vue d’ensemble sur cet endroit maudit. On en ressort chamboulé, et c’est un devoir de mémoire que de s’y rendre.









Pas évident comme transition de passer d’un camp de concentration à une plage, mais je dois avancer dans mon voyage. Je suis maintenant à Tarrafal, une petite ville surtout connue pour sa belle plage de sable fin face aux reliefs montagneux du nord de Santiago. J’avais une petite appréhension, pensant découvrir des rangées de transats et parasols, mais pas du tout. C’est pas la grande foule, quelques barques colorées sont alignées à sec sur le sable et un petit groupe de pêcheurs est en train de traîner une embarcation hors de l’eau; ils n’ont pas la tâche aisée, ça doit être sacrément lourd! Je pense qu’une paire de bras en plus ne serait pas du luxe; ils acceptent mon coup de pouce, et me voilà en train de haler, avec de vrais capverdiens, une barque qui pèse un poids de diable. je crois que ça leur a fait plaisir qu’un « étranger » vienne à eux comme çà, spontanément!






Retour à Cidade Velha en fin d’aprem, où je prendrai mon repas du soir face à l’océan dont les vagues viennent se fracasser contre les rochers. Dernière nuit ici, en même temps. Demain, direction Praia!
Praia, la capitale de Santiago.
Je te disais donc qu’aujourd’hui, je reviens sur Praia pour découvrir la ville principale de l’île, et restituer ma voiture par la même occasion. Mais pas tout de suite… Car je vais employer une partie de ma matinée à explorer cette petite vallée qui débute au nord de Cidade Velha: la Ribeira da Calabaceira. C’est un coin très fertile, à l’image de cette autre vallée en contrebas d’Assomada que je t’ai montré hier: des plantations de canne à sucre, de bananiers, de manguiers… C’est bien ombragé, ce qui n’est pas désagréable quand le soleil cogne. Quelques chèvres ici et là, un âne attaché près d’un champ, et, je ne m’attendais pas à çà, j’aperçois furtivement un petit singe qui traverse le sentier! Hé oui, on trouve des singes au Cap-Vert, mais d’une seule espèce: le vervet, connu aussi sous le nom de singe vert. Singe vert, Cap-Vert… ça se tient.
Au début de la vallée, j’ai oublié de mentionner le petit monastère São Francisco, cerné par la végétation. L’endroit est très tranquille, tout comme la vallée, elle-même peu fréquentée par les touristes ou les randonneurs. Et si le fromager d’Assomada m’avait fait son petit effet, il a un concurrent dans le secteur: un énorme baobab de 400 ans, au tronc impressionnant. Première fois de ma vie que j’en vois un, c’est quelque chose! D’ailleurs, baobab en portugais se dit calabaceira; c’est pas pour rien que la ribeira (vallée) porte ce nom!









Sur le trajet du retour, je longe un bâtiment jouxtant un petit bar en terrasse. Cabral & Martins, ça s’appelle. Et tout autour, je ne vois que des champs de canne à sucre. Au Cap-vert, la canne à sucre sert essentiellement à fabriquer le grogue, ce rhum distillé à partir de son jus. Le grogue le plus connu est celui de l’île de Santo Antão, mais on en fait sur d’autres îles, de façon plus confidentielle. J’y vais donc à l’instinct, et j’ai bien fait, car cet endroit est bien une petite distillerie familiale, qui fonctionne depuis trois générations. Sans savoir si une réservation était nécessaire, je tente le coup en demandant si une petite visite serait possible? Bingo! De toute façon, il semble que je sois le seul visiteur ce matin!
On me montre les plantations de canne, l’alambic en cuivre, la salle de stockage des bouteilles du précieux breuvage… Et bien entendu, la visite se termine pour le mieux avec une petite dégustation sympa de grogue et de poncha, autrement dit du rhum arrangé auquel on ajoute des ingrédients comme du miel, du fruit de la passion… Le bar propose aussi quelques boissons insolites, comme ce curieux jus de calabaceira, issu du fruit du baobab (!). La texture rappelle celle du lait, c’est à la fois suave et acidulé, mais je n’arrive pas à trouver à quoi ça peut ressembler, c’est en effet une saveur totalement inédite pour moi! Pour le lien vers le site de la distillerie, c’est ici.









Si un jour tu viens au Cap-vert, il est très probable que tu aperçoives de temps en temps un petit oiseau multicolore, au long bec rouge et au cri très reconnaissable. C’est un martin-chasseur à tête grise, c’est un peu l’oiseau emblématique du Cap-Vert.

Je peux maintenant revenir sur Praia pour y rendre mon petit 4×4 à l’agence, qui dispose d’une succursale en ville, ce qui m’évite de repasser par l’aéroport. Je pensais devoir me coltiner 2 km à pied jusqu’au centre-ville, mais le gars de l’agence m’y conduit gracieusement. Cool, j’apprécie le geste! Alors ça y est, me voilà à Praia, la plus grande ville du Cap-Vert, la plus peuplée, et en même temps sa capitale depuis 1772. On ne peut pas dire que sa périphérie soit très glamour: circulation bordélique, la traversée des piétons aux feux c’est pas mieux, urbanisme un peu anarchique avec un tas de bâtiments en construction… Mais le vrai centre historique de Praia, la ville « originelle » dirais-je, c’est le fameux quartier du Plateau, en surplomb par rapport au reste de la ville, et dont le nom vient bien du terme français éponyme. Quant à Praia, ça veut dire plage en portugais.
J’ai trouvé une petite guesthouse pas chère dans ce quartier, ce qui facilite ma visite. Une fois encore, je remarque le nombre bien peu élevé de touristes européens, même dans la ville principale de l’île. Ce n’est pas si surprenant, Joseph, mon hôte de Cidade Velha, m’a appris qu’environ 70% des touristes se concentrent sur Boavista et un peu moins sur Sal, deux îles connues pour leurs immenses plages de sable… et tout le tintouin touristique qui va avec! Les autres sont plutôt fréquentées par les amateurs de rando, d’authenticité, de vrai immersion culturelle. Santiago est de celles-là. Revenons-en au Plateau de Praia: il n’est pas immense, et il est facile de s’y retrouver, car avec son plan de rues en damier, faudrait vraiment le faire exprès pour s’y égarer! Je trouve facilement le mercado (marché) municipal, l’endroit de Praia que je te recommande en premier pour être au coeur de la vie quotidienne des vrais capverdiens. C’est un feu d’artifice de couleurs et de senteurs, ça vibre, ça virevolte, c’est animé et bruyant. Et on peut même s’y restaurer pour trois fois rien, en faisant son chois parmi de grands raviers en inox et en s’installant à des tables en bois, au coeur des étals et des vendeuses. Ce sera une grosse portion de viande et de légumes avec une bonne Strela pour moi, avec en prime cette atmosphère 100% locale!









Hé bien, une capitale de pays aussi tranquille, c’est pas chose courante, on dirait une grosse ville de province un peu assoupie! Tant mieux du coup, on ne peut que mieux l’appréhender et s’en imprégner. Oh, tout n’est pas en léthargie pour autant, il y a plein de commerces, de petits bars et restos qui animent Praia. Au niveau des supermarchés dans le pays, ce sont en majorité des petites structures, des minimercados comme on dit ici, même si on trouve parfois des Meu Super comme au Portugal.




Le centre névralgique de Praia, l’endroit où on vient flâner ou se donner rendez-vous, le terrain de jeu préféré des gosses, c’est la Praça Albuquerque, avec sa fontaine et la statue de l’ancien gouverneur de la ville, entourée par l’Hôtel de Ville, le Palais de Justice et l’église Nossa Senhora da Graça. Et en cas de grosse chaleur, c’est super bien ombragé avec tous ces arbres! C’est le meilleur spot pour observer la vie de tous les jours à Praia.






Un peu plus loin, à l’extrémité sud du Plateau, voici le Palais Présidentiel, tout habillé de rose et gardé par des soldats en faction qui visiblement n’aiment pas quand on s’approche trop près. Il faut rester de l’autre côté de la rue! Calmos les bidasses, je ne vais pas démonter le bâtiment et partir avec, non plus… Je ferai quand-même une ou deux photos un peu à la sauvette. Et enfin, tout au bout, sur une esplanade, la statue de Diogo Gomès (le fameux navigateur portugais qui a découvert Santiago) regarde l’océan qui s’étire en contrebas, bordé par les plages de Negra et Gamboa… sur laquelle je m’en vais faire un petit tour en ce doux début de soirée.







En somme, cela a été plutôt judicieux de choisir Santiago pour débuter ma découverte du Cap-vert! Déjà, c’est ici que tout a commencé, car c’est la première île découverte et colonisée par les portugais. Ensuite, j’ai trouvé qu’au niveau des paysages, c’est la plus « complète » de par sa diversité: des montagnes, des petites vallées verdoyantes, des plages pas mal du tout… sans oublier Praia et Cidade Velha! Si tu veux plonger sans transition dans l’authenticité du pays, c’est par Santiago que tu devrais débuter un voyage au Cap-Vert, d’autant plus qu’il y a des liaisons aériennes internationales avec le Portugal.
L’île de Fogo, la « Montagne de Feu ».
Départ matinal en taxi pour l’aéroport de Praia. Mon idée initiale était de faire Santiago – Fogo en ferry, mais la compagnie locale de ferries CV Interilhas, qui visiblement n’a pas trop bonne réputation même auprès des capverdiens, a annulé sa liaison entre les îles du groupe « Sotavento », donc Maio, Santiago, Fogo et Brava, pour au moins trois mois. Motif: une grosse avarie sur un de leurs bateaux. Joseph me dira que ça ne l’étonne même pas et que c’est pas la première fois. Bref, ça m’emmerde prodigieusement car ça désarticule mon planning de trajets en ferry! Donc, une semaine avant le départ, il m’a fallu trouver un plan B d’urgence. Il y avait bien une autre liaison mais par bateau-cargo mixte, beaucoup plus lent et irrégulier; ça n’allait pas coller. Que soit, ce sera par la voie des airs! Sauf pour la petite île de Brava, qui n’a plus d’aéroport depuis 2004, fermé pour des raisons de sécurité par rapport aux fréquents vents violents. Ne pas aller sur Brava sera mon unique déception, j’irai sur une autre île qui n’était pas prévue à la base.
J’ai réservé mes vol (fait rarissime de ma part) via une agence de voyage locale super efficace et rapide que je ne peux que te recommander: Praiatur. Parce qu’il faut savoir aussi que sur le site de la compagnie aérienne du pays, Cabo Verde Airlines, le paiement par carte de crédit internationale peut ne pas fonctionner avec les cartes de certains pays.
Le vol de Praia à Fogo ne risque pas de t’ankyloser les jambes, en effet il ne dure que 30 minutes, à bord d’un avion turbopropulseur (à hélices, si tu préfères) de taille moyenne, type d’avion qui est utilisé pour les vols inter-îles. Arrivée sur Fogo vers 9 heures; j’ai rarement vu un aéroport aussi petit, et la piste est même trop courte pour accueillir les avions plus gros qui desservent le Portugal. De ce fait, il ne dessert que les vols domestiques. Que soit, me voici donc sur l’île de Fogo, facilement reconnaissable à sa forme ronde, entre ses soeurs Santiago et Brava. En réalité, la quasi totalité de l’île est un volcan, toujours actif, dont la dernière crise de colère remonte à 2014. Je ne peux m’empêcher de faire une corrélation avec l’île de Stromboli, au nord de la Sicile. Il en sera question plus tard dans le voyage, tu te doutes que c’est pour lui que je suis venu ici. Mais une chose à la fois, n’est-ce pas?
Je récupère donc ma voiture de location (meilleur moyen de parcourir l’île en toute liberté) pour aller directement à São Filipe, à 2 km de l’aéroport. C’est la capitale de l’île, et aussi son ancien nom, avant qu’elle ne soit rebaptisée Fogo après la grosse éruption de 1785. Sincèrement, j’ai adoré cette petite ville à taille humaine, en surplomb au bord d’une falaise au pied de laquelle s’étale une grande plage de sable noir (île volcanique oblige!), et la petite île de Brava là-bas en face, à 25 km à vol d’oiseau d’ici. La topographie de São Filipe ignore tout du plat. Presque toutes les rues sont en pente, il ne manquerait que des rails de tramway pour en faire un San Francisco miniature!





Ce qui renforce encore le charme de São Filipe, ce sont toutes ces maisons colorées de jaune, vert, pastel et j’en passe; un vrai nuancier de peintre! Même l’Hôtel de Ville et l’église Nossa Senhora da Conceição sont revêtus d’un bleu lumineux, comme pour faire écho au ciel bleu et à l’océan. Pourquoi les édifices religieux sont-ils toujours si gris en France ou en Belgique? Ah, c’est d’un triste… À São Filipe, tu verras aussi pas mal de grosses et anciennes maisons à balcons apparents, sur deux étages. Ce sont des sobrados, d’anciennes « maisons de maître » des 18ème et 19ème siècles, bâties par de riches propriétaires durant la funeste époque de l’esclavage. Après l’abolition de celui-ci, les sobrados furent peu à peu rachetées et entretenues par des particuliers.















Un peu plus bas que l’église, à côté d’une petite terrasse surplombant l’océan, se planque une petite boulangerie qui ne paie pas de mine comme çà, mais qui propose une des meilleures douceurs made in Cabo Verde: le fameux pudim de queijo, un genre de petit flan au fromage de chèvre, caramélisé en surface et parfois vanillé. Le mélange des saveurs est une véritable tuerie.


Et pour se trouver un petit resto pas cher et authentique à São Filipe, c’est pas bien compliqué, il suffit d’errer au hasard des rues et d’y aller à l’instinct. La cuisine capverdienne est toujours simple, sans fioritures et cale bien, à l’image de cette assiette de poulet rôti avec des pois chiches et du riz (on consomme beaucoup de riz au Cap-Vert).
Bar Restaurante Sabor di Lena – près du marché municipal.

Quittons maintenant São Filipe pour suivre la route qui fait le tour de l’île, dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Bon, je te préviens d’emblée que si tu es allergique aux routes pavées, alors vaut mieux pas venir au Cap-Vert, car ici une île sans route de ce style… hé bien ça n’existe pas! Imagine-toi bien que tout cela a été réalisé à la main, les pavés taillées et disposés l’un après l’autre, tu vois le travail de titan? Et ce qui surprend, c’est que malgré le temps, il n’y a que très peu de déformation du revêtement, et les nids-de-poule se comptent sur les doigts d’une main! Le savoir-faire local et artisanal est plus que probant au Cap-Vert!



Qui pense qu’une île volcanique est complètement pelée et minérale a tout faux: la cendre volcanique est un vrai coffre-fort de sels minéraux et nutriments (potassium, phosphore, magnésium, soufre calcium…) qui assurent la fertilité des sols à certains endroits et permettent la culture de légumes et de fruits (bananes, mangues, goyaves…). Fogo est aussi la seule île de l’archipel à produire du vin, et même du café, en quantité confidentielle, sur les pentes nord du volcan. De par sa rareté et la puissance de son arôme (goûté et approuvé 😉), c’est quasiment un petit trésor national.




La route longe quelques minuscules villages ici et là, avant de prendre un peu de hauteur et de surplomber l’océan de presque 200 mètres. Quelques petites surprises, comme cette petite chapelle enchâssée dans la roche ou cet ancien monastère abandonné suite aux humeurs versatiles de Mister Volcano… De temps en temps, le principal intéressé montre le bout de son nez, au détour d’un virage…








J’arrive à Mosteiros, un des rares villages de taille importante en dehors de São Filipe. Sa rue principale longe la côte rocheuse sur laquelle de grosses vagues viennent s’écraser violemment. Pas top pour une baignade! Cependant, juste à côté du petit port, quelques petites piscines naturelles creusées dans la roche permettent de piquer une tête en toute quiétude. Ah, et tu te demanderas peut-être ce que c’est que cette large bande de terre battue à la sortie du village: c’est tout ce qui reste de l’ancien aérodrome, qui a fini par fermer à la fin des années 1990, la piste étant devenue trop courte pour les besoins actuels. C’est l’aéroport de São Filipe qui l’a remplacé.










Après Mosteiros, la route longe le nord de l’île avant de rejoindre la côte ouest passant entre autres par le village de São Jorge. Dans certains villages, ici comme sur les autres îles du Cap-Vert, tu verras fréquemment des groupes de personnes attroupées en un endroit précis, le long de la rue principale, semblant attendre quelque chose; c’est effectivement le cas, ils attendent que leurs aluguers fassent leur apparition pour les emmener vers l’une ou l’autre destination.



Pour ma part, je ne retourne pas vers São Filipe, mais je bifurque à gauche après Ponta Verde pour m’enfoncer dans le centre de l’île, au plus près du volcan, au coeur de son immense caldeira. Encore un peu de patience, pour y arriver il faut emprunter des petites routes secondaires, toujours pavées, au milieu d’un drôle de paysage fait d’herbe sèche et jaunie et de quelques bouquets d’arbres épars. Par ailleurs, ça n’arrête pas de grimper…





Fogo, son volcan et sa caldeira – l’ascension.
Et puis, au détour d’un virage, sans qu’on y soit préparé psychologiquement, IL apparaît enfin, dans toute sa splendeur et son gigantisme. Le voilà, le Pico do Fogo, la Montagne de Feu, qui a fini par donner son nom à l’île! Avec ses 2829 m d’altitude, c’est évidemment le point culminant du Cap-Vert (par contre, il est moins haut que le Teide sur Tenerife, aux Canaries, culminant à 3715 m). Attention, le colosse est toujours actif et a montré ses muscles plus d’une fois (une trentaine pour être plus précis) depuis le 15ème siècle. Son dernier accès de fureur est tout récent, c’était en 2014. Et celui-ci n’a pas fait dans la dentelle, puisque des coulées de lave dignes des Enfers ont enseveli deux petits villages de l’intérieur de la caldeira. Et je m’apprête justement à pénétrer au coeur de cette dernière…




Ma voiture se serait-elle muée en vaisseau spatial? L’étroite route pavée se déroule dans un paysage minéral et sombre, invraisemblable, donnant l’impression d’avoir quitté la Terre. Je m’attendrais presque à croiser le rover Perseverance, tu sais le petit engin motorisé qui récoltait des échantillons de roches sur Mars… Ce sol tourmenté, déchiré, c’est le résultat des anciennes coulées de lave qui se sont superposées et qui ont progressé à des kilomètres du cône du volcan. tout çà nous rappelle que les éruptions volcaniques font partie des plus puissants déchaînements de la nature. Je suis DANS la caldeira du volcan de Fogo, appelée Chã das Caldeiras,un cratère apocalyptique de 9 km de diamètre bordé de falaises tout aussi dantesques. J’irais même jusqu’à dire que l’oeil humain a besoin d’un certain temps pour s’acclimater à cette réalité. Cette caldeira est le résultat de l’effondrement d’un ancien volcan, qui était là avant que le Pico do Fogo actuel ne prenne sa place.



Mais tout n’est pas mort pour autant dans la caldeira, loin s’en faut! Pour rappel, les cendres volcaniques, fertiles et riches en éléments minéraux, permettent la culture de légumes, d’arbres fruitiers et surtout de la vigne. D’ailleurs,au Cap-Vert il n’y a que sur Fogo que l’on produit du vin. Les petites parcelles vertes éparpillées dans la caldeira, ce sont principalement des vignes. Si on pratique donc l’agriculture ici, ça sous-entend qu’il y a des gens qui vivent dans la caldeira? La réponse est oui! Aussi incroyable que cela puisse paraître, il existe deux minuscules villages, Portela et Bangaeira, qui ont payé un lourd tribut à l’éruption de 2014; nombre d’habitations furent ensevelies par les coulées de lave, et la vision des toits qui dépassent de la lave solidifiée est aussi poignante que saisissante. Aucune perte humaine cependant: le « Grand Homme » (c’est le surnom donné au volcan par les insulaires) n’a jamais tué personne. Après 2014, les habitants sont revenus, ont reconstruit les maisons, dans un style parfois plus pratique qu’esthétique. S’installer ailleurs, pour se prémunir d’une prochaine colère du volcan? Non, hors de question. C’est chez eux ici, la caldeira est imprimée dans leur ADN et leur coule dans les veines. C’est comme çà. Et c’est peut-être le seul endroit du monde où la caldeira d’un volcan actif est habitée.









Il existe encore, ici et là dans la caldeira, des funcos, ces petites maisons rondes en pierre de lave et au toit conique. Si certaines ont encore une vocation agricole, d’autres on été reconverties en hébergements touristiques. elles ont un petit air de parenté éloignée avec les trulli de la région de la Pouille, en Italie.


Portela a « remonté la pente » depuis ces événements. Ses deux activités principales sont l’agriculture et le tourisme, ce qui explique cette floraison de petites guesthouses à travers le village. Mais aucun luxe ostentatoire ici, la vie est toujours compliquée dans la caldeira et l’Épée de Damoclès d’une future éruption est toujours à considérer! Il arrive que l’eau ne soit pas chaude ou que l’électricité soit momentanément coupée, du coup l’hébergement peut sembler spartiate. Ça fait partie de l’aventure! C’est dans l’une d’entre elles que je passerai deux nuits. Et par chance, le gérant a une deuxième casquette: il est guide. Car en effet, être accompagné d’un guide est la condition sine qua non pour effectuer l’ascension du volcan. Mais çà… c’est pour demain! Je ne me couche pas tard, car ce sacré challenge physique commence à 6 heures!
Je me lève à 5 heures; il fait encore noir. La femme de Rose (oui, contrairement aux apparences c’est bien le prénom du gérant!) m’a déjà préparé un chouette petit-déj’ local avec du véritable café de Fogo qui, soyons francs, est d’un haut niveau question arôme et intensité. Pour ma part, mon petit sac à dos est prêt: veste coupe-vent au cas où, crème solaire, 2 bouteilles d’eau d’un litre et mon aliment de rando « passe-partout »: quelques bananes, tout simplement. Rose est prêt aussi, on se met donc en route à 6 heures tapantes. D’autres petits groupes se mettent également en branle à travers Portela, chacun avec leur guide. Ce sont presque tous des Européens. Il faut dire que l’ascension du volcan, c’est l’activité number one de l’île de Fogo! Nous quittons le village par un sentier en pente légère, bordé de quelques vignes et de cognassiers (l’arbuste qui produit le coing). Le Pico do Fogo est là, dans toute sa majesté. IL nous attend de pied ferme…






On quitte enfin le sentier pour se diriger vers le titan, qui pour rappel, ne dort toujours que d’un oeil. Le jeu de lumières du lever de soleil est fabuleux. Déjà le village s’éloigne de la vue, et les champs de lave refroidies sont dignes de tous les champs de bataille réunis. La véritable ascension va bientôt débuter. Depuis Portela jusqu’au sommet, il faut compter en moyenne entre 4 et 5 heures, selon le niveau physique de chacun(e). Mais les guides sont conciliants et prennent tout cela en compte, et font des arrêts soit pour une prise de photos, soit pour laisser souffler un peu leurs clients!






On rattrape un autre guide accompagné de deux clients français. Lui et Rose se connaissent évidemment, d’autant plus qu’ils sont cousins! D’un commun accord, on fera tous ensemble la suite de l’ascension. Ce sera d’autant plus fun que les deux guides-cousins parlent super bien le français, et ce à force de guider des touristes francophones. Le sentier, multipliant les zigzags, devient sacrément plus pentu et accidenté. Il faut bien regarder où on pose le pied, en évitant de faire rouler des pierres qui pourraient heurter les personnes qui suivent. Le vent souffle très fort, et l’air semble bien sec. De temps à autre, je m’offre une petite gorgée d’eau. Il vaut mieux être parcimonieux plutôt que d’engloutir la moitié d’une bouteille d’un seul coup…





Le sommet paraît proche, mais c’est un trompe-l’oeil; il y en a encore pour une bonne heure de grimpette, et c’est la partie la plus ardue. On fait encore quelques petits stops pour réguler la respiration, altitude oblige. Allez, encore quelques efforts, on y est presque, on y arrive!! Enfin ça y est. C’est la consécration, nous sommes arrivés au sommet, au bord du cratère du « Grand Homme ». Il n’y a pas d’adjectifs à la hauteur pour décrire le panorama: on est bien plus haut que les parois de la caldeira, et les maisons de Portela se résument à de minuscules points blancs. Derrière nous, le cratère béant laisse échapper quelques petites fumerolles jaunes, preuve que le géant n’a sans doute pas dit son dernier mot. On se tape dans la main pour fêter notre réussite, on se partage la bouffe avec les autres grimpeurs… Communion extraordinaire à presque 3000 m de haut, d’autant plus que nous ne sommes qu’une petite vingtaine.




Bon, nous sommes au sommet du Pico do Fogo, sur le toit du Cap-Vert, c’est sublime, mais il faut maintenant penser à la descente! Heureusement, ça va être autrement plus facile et plus rapide que la montée; du sommet jusqu’au pied du volcan, il faudra compter un petit peu plus d’une heure. On ne va évidemment pas repasser par le sentier rocheux et technique de l’ascension, mais littéralement dévaler une pente de cendre volcanique (appelée pouzzolane) où le pied s’enfonce facilement jusqu’au-dessus de la cheville. Certains le font en courant, mais attention, la déclivité est à faire dresser les cheveux sur la tête et si tu gères mal ta vitesse, il y a un risque de faire quelques roulés-boulés! Non, on fait ça à son aise, en se calquant sur l’allure du guide, comme tu le vois dans la vidéo plus haut. Avant de reprendre le sentier menant au village, opération de vidage de godasses de toute la cendre volcanique (j’en retrouverai encore dans ma machine à laver à mon retour en Belgique, probablement venant des chaussettes)! Nous arriverons à Portela en début d’aprem, peu après 13 heures. Je paie Rose pour l’ascension, dont le montant est de 6000 CVE (soit +/- 55 Euros).
Le reste de l’aprem? Une bonne douche, un petit repas léger, et repos, tout simplement. Ça fait du bien au corps de se détendre entièrement après un tel effort! Et même les guides ne font pas l’ascension tous les jours. En soirée, je me rendrai à la fameuse Casa Ramiro (tu demandes, tout le monde sait où c’est!), une petit bar-resto fabuleux où tu pourras goûter des produits 100% locaux, comme le café ou le fromage de chèvre, et surtout les vins de Fogo (les seuls du Cap-vert), dont le fameux manecom, un vin rouge doux mais bien corsé. En soirée, il est est très fréquent qu’un petit air de musique se fasse entendre, comme cela fut le cas lors de mon passage…



La journée suivante ne connaîtra rien de spécial: je retournerai me balader un peu dans São Filipe avant de restituer la voiture et de retourner à l’aéroport, afin de revenir à Praia le temps d’une nuit. Les liaisons aériennes passant par le petit aéroport de São Filipe sont en effet très limitées, ce qui m’a incité à transiter par Santiago, histoire aussi de me détendre physiquement avant de nouvelles péripéties! Quoiqu’il en soit, je l’ai bien aimée, cette atypique île de Fogo, avec son volcan aussi impressionnant qu’intimidant, cerné par sa caldeira à nulle autre pareille. Elle aura été l’objet de l’un de mes plus gros « challenges » physiques réalisés dans ma vie de voyageur!
PREMIER « DEBRIEF » DU VOYAGE:
Un excellent début de voyage et une immersion en douceur dans ma toute première destination africaine! En allant à contre-courant des tendances touristiques consistant à « faire la crêpe » sur une plage de Boavista du matin au soir et ne se nourrir qu’au buffet des hôtels, je peux me targuer d’avoir découvert des aspects beaucoup plus authentiques et sincères de cet archipel un peu méconnu. Se balader dans un village côtier du bout du monde, une gosse qui te demande « comment tu vas? » en français, une petite bouffe en plein marché de Praia, passer deux nuits dans une caldeira au pied d’un volcan qui peut avoir un « hoquet » magmatique à tout instant… C’est ça le vrai Cap-Vert. Mais je n’ai encore levé qu’une infime partie du voile, et la suite du voyage me réservera encore d’autres belles surprises… Alors je te dis à bientôt pour la suite du périple! 😉
« Se promener dans ces îles, c’est comme donner des yeux à un aveugle ».
(*) Je ferai ma petite rubrique habituelle « J’aime / J’aime pas » à la fin du voyage, dans mon dernier carnet dédié au Cap-Vert.

J’ai mis un peu de temps avant de pouvoir lire votre fabuleux voyage (je rentre tout juste de Chamonix).
Vous savez que j’aime votre humour, vos vidéos, les précisions et détails qui sont toujours intéressants.
Merci pour toutes ces découvertes et à bientôt.
BB se joint à moi pour vous dire ´bravo ´.
😻
Bonjour Emilia, merci pour votre retour qui, je le sais, est toujours très positif. Rendez-vous au prochain carnet!
J’ajoute que j’adore vos vidéos, j’ai un peu l’impression d’être ´là-bas ‘.
Vous avez fait un beau périple ! J’attends la suite avec beaucoup de plaisir. Bon dimanche de notre part à toutes les deux. 😻