Partager la publication "Retour en Turquie – septembre 2024."
Mon voyage en Turquie de juin 2024 était aussi intense que passionnant et enrichissant à tous points de vue. Mais il faut être réaliste: même en 3 semaines, visiter et voir toute la Turquie, c’est un pari impossible. Et je vais te dire ceci: je reste sur ma faim, j’en veux encore! C’est pourquoi, et c’est assez rare me concernant, j’ai décidé d’y retourner une fois encore. Deux voyages dans le même pays, hé oui! Mais cette fois, pas de carnet subdivisé en quatre, pas de roman à la Balzac comme en juin! C’est un « court » voyage d’une semaine qui m’attend, et là je t’emmène explorer une région moins fréquentée et moins connue de la Turquie: sa partie nord, celle qui borde la mer Noire. On va aller voir plein de coins dont les noms n’évoqueront rien au touriste lambda, et dont les paysages parfois inattendus te feront douter; sommes-nous bien encore en Turquie? Y a plus qu’à y aller, et je n’attend plus que toi!
- Safranbolu, la ville du safran.
- Amasra et Sinop.
- Amasya et Tokat.
- Une journée entre grottes et riz au lait…
- Le monastère de Sumela et le lac d'Uzungöl.
- Les yaylası de Karester et Sultan Murat.
- La D915, une route pas comme les autres…
- Bayburt et sa forteresse.
- Les plantations de thé au sud de Rize.
- Trabzon, dernière étape avant le retour!
- LE "DEBRIEF" DU VOYAGE:
Safranbolu, la ville du safran.
Le vol Turkish Airlines au départ de Bruxelles, d’une durée de 3H30, atterrit à l’aéroport d’Istanbul, aussi moderne que gigantesque. C’est à partir d’ici que mon périple va commencer, en allant de ce pas récupérer ma voiture de location, à la même agence qu’en juin qui m’avait donné toute satisfaction. Mon idée de départ était de prendre un autre vol pour Ankara et d’y louer une voiture, ce qui aurait réduit la distance. Mais avec les temps d’escale et de vol, j’aurais perdu un temps fou et j’ai préféré avaler plus de distance en voiture, certes, mais arriver plus tôt à la première destination de ce voyage. C’est donc parti pour un long trajet de 430 km pour une durée d’un peu plus de 4 heures (après tout, un aller-retour vers Paris depuis la Belgique est encore plus long!). Les autoroutes sont en bon état et le trafic est fluide, excepté en quittant les alentours d’Istanbul. Ça va être du billard…
Pour une foi, j’ai délaissé les « petits modèles » pour prendre un SUV, plus costaud; me voici l’heureux conducteur d’une robuste Dacia Duster automatique, dont la puissance et la maniabilité vont bien m’aider sur certaines routes assez… spéciales, comme tu verras par la suite. En attendant, voici une carte succincte qui te montre l’étendue de mon terrain de jeu pour une semaine:

J’arrive enfin à Safranbolu un peu avant 17 heures, c’est ici que je pose mon sac pour cette première nuit. Le premier contact visuel n’est pas très engageant, c’est normal car dans mon cas, je traverse d’abord la partie moderne de la ville, qui n’a pas de charme. Non, moi c’est le « vieux » Safranbolu qui m’intéresse. Et là on change d’ambiance, radicalement. Même la rue principale pavée, qui coupe la vieille ville en deux, est juste suffisante pour le croisement de deux gros véhicules genre bus ou dolmuş. Et en s’éloignant du centre d’à peine 300 m , on trouve aisément de la place où se garer. Cela me permet d’avoir déjà une vue d’ensemble aussi magnifique que prometteuse sur la vieille ville!


Je logerai dans une grosse bâtisse à l’architecture ottomane si caractéristique de la vieille ville de Safranbolu, dans un quartier tranquille où s’enchevêtrent un tas de petites ruelles aux pavés disjoints entre lesquels pousse parfois l’herbe. Ces imposantes maisons blanches à deux ou trois étages et aux volets de bois, ce sont des konaks, qui datent des 18ème et 19ème siècles. Nombre d’entre eux on été restaurés, dont une partie est maintenant dédiée à l’hébergement, mais il y a encore du boulot, car j’ai pu en voir quelques-uns qui ont une mauvaise mine… C’est grâce à ces efforts, je dirais même une prise de conscience, que la vieille ville de Safranbolu est entrée au patrimoine de l’Unesco en 1994.









La partie nord de la vieille ville, de l’autre côté de la rue principale, est un vrai havre de paix. Les visiteurs ne s’y aventurent pas, ça peut se comprendre car les boutiques et les restos ne se trouvent pas dans ce secteur. Mais comme je ne fais jamais comme les autres, je vais m’y balader un peu, en suivant cette petite rivière ponctuée de petits ponts en pierre ou en bois, en ne croisant que que deux ou trois « seniors » qui vaquent paisiblement à leurs occupations, comme papoter ou revenir chez eux après avoir fait les courses. Mais voilà que je tombe sur un édifice étonnant, qui se permet même d’enjamber le petit cours d’eau: une vieille mosquée dotée d’un minaret en bois, qui semble me téléporter 100 ans en arrière! Comme quoi, quitter les sentiers battus, ça a toujours du bon!








Comme je disais, pour croiser plus de monde, il faut se rendre dans le centre de la vieille ville, qui s’éparpille en ruelles pavées et bordées d’un tas de boutiques et petits restos. Le minaret d’une mosquée apparaît de temps à autre au détour d’une rue, et l’ancien caravansérail a des allures de forteresse. Je ne suis plus seul au monde, loin s’en faut. Je laisse traîner mon oreille pour déterminer la langue des touristes en goguette ce soir-là; il semble que la grosse majorité soit turque, avec quelques cas isolés devisant dans la langue de Shakespeare. Sait-on jamais, je suis peut-être le seul belge… Touristique oui, mais pas aussi cosmopolite que je ne l’aurais cru! Pas mal de boutiques proposent des loukoums de toutes les couleurs, c’est une des spécialités de Safranbolu; et surtout, c’est moins cher qu’à Istanbul!









Le mois de septembre est moins chaud et plus calme que les torrides mois d’été, c’est super, le seul petit point négatif serait que l’obscurité s’abat sur toi sans crier gare; à cette période, il fait quasiment déjà noir entre 19H et 19H30! Je crois que c’est le moment de s’intéresser au repas du soir. Je me dégote un petit sofrasi (en Turquie, c’est un resto populaire, familial et sans fioritures) le long d’une petite rue pavée au calme, le long du vieux caravansérail. Alors, si tu te dis que j’ai fait le tour complet de la cuisine turque durant mon premier voyage, j’ai bien peur que tu fasses fausse route! Une fois encore, je suis allé de découverte en découverte, comme cela va justement être le cas ce soir!
Pour commencer, je goûte aux bükmesi, sorte de mix entre feuilleté et gözleme garni d’épinards, d’oignons et de viande hachée. Un très bon début, qui continuera dans la même veine avec les peruhi, des pâtes en triangle fourrées au fromage avec un peu de menthe; ce sont un peu les « cousines du nord » des mantı, ces petits ravolis au fromage ou à la viande. Pour l’instant c’est un sans-faute, voyons ce que nous réserve ce curieux dessert au teint orangé, appelé le zerde. C’est tout simplement du riz au lait, mais cette couleur inhabituelle, d’où ça sort? En y ajoutant cette épice unique au goût puissant, dont les pris s’envolent souvent dans certains pays: le safran. Safran, Safranbolu: c’est pas un hasard si la ville s’appelle comme çà! Le safran est encore cultivé dans la région, même si c’est plutôt à une échelle confidentielle, et il fait partie de la cuisine locale. Je finirai d’ailleurs mes agapes avec un thé au safran!
Safranbolu sofrasi – Han Sokak 28.



Il y a déjà moins de monde en soirée, les visiteurs d’un jour mettent les voiles. Les rues se vident tout doucement, la sérénité des lieux reprend ses droits. Ah, c’est l’appel à la prière. Il est possible, si tu voyages un jour en Turquie, que tu observes ceci: quand il y a des chiens errants à proximité de la mosquée. et comme ils ont les oreilles bien plus sensibles que l’oreille humaine, certains hurlent à la mort en même temps que la prière diffusée par le haut-parleur. Ça peut sembler marrant, mais en réalité ça ne l’est pas du tout pour eux, on est bien d’accord… Bon ben moi, il ne me reste plus qu’à aller me pieuter…
Le lendemain matin, après un petit-déj’ bien sympa, je m’en vais faire un petit crochet de 10 km avant de partir vers la côte. Je vais faire un tour à Yörük Köyü, que je pourrais qualifier de « mini-Safranbolu ». Ce petit village est un lacis de petites ruelles bordées par de nombreux konaks ottomans, dont la taille de certains semble parfois un peu disproportionnée par rapport à la taille même du village. Un ou deux cafés de village, un tout petit resto, une petite boutique d’alimentation, et ça s’arrête là. C’est comme Safranbolu, mais sans les touristes! Et on voit toute la différence avec la naturel des habitants et leur spontanéité à répondre aux bonjours (enfin, plutôt merhaba en turc) avec le sourire. Et de toute façon, je pense avoir croisé davantage de chiens errants que d’autochtones…










Au détour d’une rue, voilà que je tombe sur un étrange modèle de voiture. Ça ressemble un peu à une Renault 12, mais sans en être une. J’ai face à moi une Anadol, marque 100% turque créée dans les années 1960 et dont plusieurs modèles furent fabriqués jusqu’au début des années 1990. Son nom est tiré de la région de l’Anatolie (Anadolu en turc).

Amasra et Sinop.
Je quitte donc Yörük Köyü pour m’en aller vers le nord, à travers de superbes paysages semi-montagneux aux routes peu fréquentées. L’industrie du bois a l’air de bien marcher par ici, je croiserai d’ailleurs plusieurs camions chargés de gros troncs d’arbres. Je pense que les petits cafés en bord de route qui ponctuent le trajet doivent être là à leur intention. Et de temps en temps, au détour d’un virage, surgit une petit échoppe affublée d’une sorte de gros poêle d’où s’échappe un panache de fumée; ce sont des gens du coin qui proposent du thé bien brûlant aux personnes de passage. Allez, pourquoi ne pas se laisser tenter par un petit verre? Une fois qu’on a goûté au vrai thé turc, ça devient une addiction…
Les reliefs montagneux commencent peu à peu à s’estomper, et enfin j’aperçois un liséré bleu à l’horizon, annonciateur de la côte nord de la Turquie. La mer, ça y est! Mais laquelle? Égée? Méditerranée? Allons, qui peut m’aider?
Exactement, mon copain, c’est bien la mer Noire que je vois au loin, se rapprochant progressivement! D’une superficie de 435.000 km², elle borde plusieurs pays: la Turquie bien sûr, mais aussi la Bulgarie, la Roumanie, la Géorgie, ainsi que deux autres nations dont on parle constamment aux infos, mais pas dans la catégorie « joyeuses nouvelles », je veux parler de l’Ukraine et de la Russie. Elle communique avec la mer Méditerranée par le Bosphore et le Détroit des Dardanelles. Un autre petit détroit, entre l’Ukraine et la Russie, la fait communiquer avec la mer d’Azov, sujette à une bagarre entre les deux pays antagonistes pour le trafic maritime marchand. Quant à son nom de « mer Noire », aucun rapport avec un quelconque naufrage de pétrolier géant, l’hypothèse la plus plausible viendrait de l’époque ottomane, qui désignait les points cardinaux par des couleurs: ouest = bleu, est = vert, sud = blanc, et nord = noir. Comme la mer Noire, se situe au nord de l’empire ottoman, il suffit de faire l’association couleur inhérente au nord!
Me voici donc arrivé à Amasra, une charmante petite ville côtière, méconnue de la majorité des visiteurs étrangers qui préfèrent aller faire bronzette dans le sud, à Bodrum, Marmaris ou Antalya. Ici, les touristes sont turcs à 90% (et moi dans les 10% restants, ben oui) et les méga bateaux de croisière ne viennent pas gâcher le décor. Pour se garer, c’est facile en bordure du centre-ville, ensuite le bord de mer n’est qu’à 5 minutes à pied. Et quand on arrive au niveau de la première petite plage, on voit tout de suite qu’Amasra est plutôt particulière: la plage incurvée, située entre des falaises d’un côté et la vieille ville de l’autre, fait face à un gros îlot rattaché à la ville par un vieux pont de pierre. Ça me rappelle un peu (juste un peu!) San Sebastian au Pays Basque espagnol.








Je vais justement aller faire un tour du côté de cet îlot, rattaché à la ville par un ancien pont qui conduit à une porte fortifiée. Je pénètre ainsi dans le quartier de l’ancienne citadelle d’Amasra, ce qui n’est pas difficile à déduire quand on voit les fortifications bien conservées qui entourent l’îlot, et d’où on profite de quelques super points de vue sur la vieille ville et la plage en face. Elle servait de poste de défense avancé à la ville, ce qui n’a pas empêché les byzantins et les génois de passer en force. Aujourd’hui, il n’y a plus vraiment grand-chose à voir, c’est devenu un petit quartier résidentiel un peu assoupi, hormis quelques petits bars restos le long des fortifications qui surplombent la mer et la petite île des Lapins, inhabitée, sur laquelle on trouvait autrefois un paquet de cousins de Bug’s Bunny.









Je quitte la citadelle en repassant par le vieux pont, pour m’enfoncer dans la vieille ville, pas très étendue mais qui réserve quelques bonnes surprises au gré de ses petite rues calmes: des vieilles maisons en bois, des petites mosquées, des vestiges de remparts de l’ancien château… En grimpant sur un morceau restant de l’ancien chemin de ronde, on a une belle perspective sur les toits de la vieille ville, sur la mer… et l’autre plage, qu’on va aller voir de plus près.




Amasra possède deux plages principales; on a vu celle qui fait face à la citadelle, l’autre se trouve de l’autre côté de la vieille ville, un peu comme si elle était dos à dos avec l’autre plage. Celle-là est clairement plus touristique, avec ses rangées de parasols et ses restos de bord de mer un peu plus chers (bon, c’est pas Bodrum non plus, hein). Tout n’est pas à jeter pour autant, au contraire: une portion de la plage est longée par les remparts, et les petites barques de pêcheurs sont sagement alignées en attendant de sortir en mer.




Chouette petite ville, Amasra, tu seras d’accord avec moi? familiale, à taille humaine, moins chère que ses cousines méditerranéennes, c’était un plaisir d’y déambuler! Pour manger, il y a le choix. Je me prends un balik ekmek, ce sandwich au poisson accompagné d’oignons que j’avais déjà rencontré près du pont de Galata à Istanbul. Rapide, pas compliqué, et ça remplit bien avant de reprendre la route.
Oh, un dernier petit truc qui a attiré mon attention: Amasra aime bien les statues, on dirait. J’en ai repéré au moins 5 ou 6 disséminées dans la ville ou en bord de mer, comme ces deux sultans ottomans pas très souriants, ce pêcheur au filet ou encore celle, touchante, de Barış Akarsu, un chanteur de rock mort à 28 ans en 2007, qui a acquis la célébrité en remportant la version turque de la Star Academy en 2004. Il a succombé à ses blessures dues à un grave accident de voiture; je fais instantanément un rapprochement troublant avec la star de Macédoine du nord, Toše Proeski, dont je parle dans le carnet ad hoc.



Je quitte Amasra pour une belle étape de roulage d’environ 350 km; compte tenu de la taille immense du pays, au final ce n’est pas grand-chose! J’en ai pour un peu plus de 4 heures de trajet, à travers les routes secondaires traversant des paysages ruraux et montagneux auxquels on ne s’attend pas. Mais l’inattendu s’est manifesté sous une autre forme en fin d’après-midi, avec une météo qui m’a vraiment pris de court! Des orages locaux avaient été annoncés, je me dis que ça ne sera sans doute pas si terrible et qu’avec de la chance je passerai peut-être à côté. Je suis naïf, des fois… Environ à mi-parcours, un mur de nuages noirs, qui n’ont pas l’air d’être là pour rigoler, barrent l’horizon. J’ai bien l’impression que je vais me les prendre de face! Les premiers éclairs zèbrent le ciel; j’en ai rarement vu d’aussi cinglants et de cette taille, on dirait presque des éclairs de dessins animés. Et ça y est, voilà la pluie, du moins si on peut encore appeler ainsi un tel déluge, on dirait que je prends des seaux d’eau sur le pare-brise, les essuie-glaces n’arrivent plus à suivre, il faut absolument rouler au pas. On est vachement loin de la fournaise du mois de juin, là! Cela finira par se calmer à environ 30 km de ma destination et étape de ce soir, qui est maintenant toute proche.
Il est environ 17 heures quand j’atteins enfin Sinop, une autre petite ville côtière de la mer Noire qui, comme
Amasra, possède une configuration pas banale quand on la voit sur une carte. Elle est située en plein dans un genre de goulot de rétrécissement, un isthme on pourrait dire. Ça veut dire que les deux côtés de Sinop sont bordées par la mer! La visite risque d’être intéressante. Le temps de trouver une place de parking (c’est assez facile en bord de mer), et et on va voir ensemble ce que Sinop nous propose de beau à voir…

Oh oh, des remparts! Et sacrément bien conservés, pour ne rien gâcher! Sinop, ville fortifiée, alors? Oui, en partie, toujours pour le même motif de protection contre les diverses invasions au fil de l’histoire. Les remparts, ponctués de bastions qui en imposent par leur taille, entourent la ville. Et puis, longer ces remparts jusqu’au port pour entrer dans la ville, c’est quand-même une jolie entrée en matière pour un premier contact avec Sinop, je trouve…






Après avoir déposé mon sac dans un petit hôtel près du port et du donjon (j’y reviendrai plus tard), je débute ma petite exploration de Sinop, sous un ciel encore bien gris avec de maigres trouées de ciel bleu; je ne sais pas trop comment la météo évoluera ce soir. En attendant, j’avais repéré une volée de marches qui mène à un passage à travers les remparts. C’est certainement un des accès à la ville intra muros. En fait, il permet dans un premier temps de pénétrer dans l’enceinte de l’ancienne forteresse via une allée qui longe les épaisses murailles. Par contre, cette rangée de fils barbelés et cette guérite perchée ressemblant à un mirador m’intriguent. Ça ne date clairement pas de l’époque ottomane, çà! Serait-ce une prison? Bingo! La prison de Sinop a été construite à la fin du 19ème siècle et a fonctionné comme prison de haute sécurité jusqu’en 1997. Elle était surnommée « l’Alcatraz d’Anatolie », c’est dire sa réputation de difficulté à se faire la malle…






Pour passer d’un côté à l’autre de la ville, et du même coup d’une côte à l’autre de la mer, il n’y a que 800 m à parcourir en coupant à travers le centre-ville, pas aussi joli qu’à Amasra, et encombré par une circulation assez dense, les voitures étant parfois pare-chocs contre pare-chocs. On traverse rarement du premier coup quand on est piéton, et en plus il faut faire gaffe aux deux-roues qui s’insinuent de force dans le flux!
Bref, me voici du côté « nord » de Sinop, bien différent du bord de mer côté port. Ni restos ni boutiques par ici, seulement les remparts et les tours massives qui font face à la mer et à une plage peu fréquentée. Plus loin, les maisons qui se dressent derrière les murailles ont presque les pieds dans l’eau. C’est pas vilain du tout… contrairement à la météo, elle, qui semble décider de nous faire un remake du temps de l’après-midi. Ces énormes nuages noirs, parfois agrémentés d’éclairs, viennent vers Sinop, aucun doute là-dessus! Et j’ai pas trop envie de prendre une douche tout habillé. Je vais remonter jusqu’à l’avenue Atartürk Cad, qui relie le port au haut de la ville, et improviser quant à la recherche d’un petit resto où manger. D’autant plus qu’avec ce temps, il fait déjà noir à 19 heures! Les premières gouttes tombent quand je me choisi un petit resto à kebap, où je me ferai plaisir en prenant un iskender kebap, que j’avais déjà pu tester à Ankara.
Roda Döner – Atatürk Cad, 5.





L’orage est sur Sinop, ça tombe dru dehors, alors je prends mon temps pour manger en attendant que ça se calme un peu. Quelques gouttes tombent encore quand je redescends vers le port, et les derniers éclairs qui déchirent le ciel au-dessus de la mer pourraient figurer dans un film post-apocalyptique. Je passe près du fameux donjon, qui a lui aussi servi de prison jusqu’au début du 20ème siècle. Tiens, je vois qu’il n’est pas encore fermé, j’irais bien y jeter un oeil. Il est ouvert jusque 23 heures, cool! Et surprise, tout en haut, outre la terrasse panoramique, il y a un petit bar qui sert diverses boissons, avec ou sans alcool. Une petite bière Bomonti, ça me tente assez pour finir cette soirée à la météo bien agitée! C’est un brin surréaliste de siroter une bière au sommet d’un donjon massif, avec le vent qui s’engouffre dans les interstices des murs et l’orage qui s’éloigne enfin, dont quelques éclairs isolés lancent encore quelques flashs sur la mer Noire…
Le lendemain matin, petit moment de suspense en écartant les rideaux de ma chambre. À quelle sauce vais-je être mangé côté météo? Ha, ha, chouette! Sauce au soleil et ciel bleu, je t’en sers un peu aussi? Le soleil qui va maintenant m’accompagner pour quasiment toute la suite du voyage! Allez, un petit-déj’ rapide sur Atatürk Cad (un simit et un pogača) avant de refaire une petite séance photos bien plus lumineuses qu’hier! Ah oui, la statue du gars juché sur un tonneau avec son chien, c’est celle d’une célébrité locale née à Sinop durant l’Antiquité: Diogène de Sinope (ou « le Cynique » ou encore « le Chien »), ce philosophe grec qui vivait dans la pauvreté à l’intérieur d’un tonneau, se baladait avec une lanterne en disant « chercher un homme » (pas sûr qu’il ait trouvé) et qui était un champion dans l’art de la répartie.


















Amasya et Tokat.
Je vais maintenant m’enfoncer un peu à l’intérieur des terres, vers le sud. Hé oui, je ne vais pas forcément longer toute la mer Noire jusque Trabzon! Et c’est justement en quittant la côte de temps en temps que j’ai pu découvrir quelques perles absolument méconnues des touristes « Istanbul, Cappadoce, et puis c’est tout »! Ce matin, je mets donc le cap sur Amasya, toujours au gré des petites routes secondaires qui me font traverser des petites villes où on peut saisir le quotidien des habitants sans fard, en instantané. Ça me plaît toujours, cette ambiance authentique, mais il vaut mieux rester attentif quand on roule en pleine ville, parce que les piétons turcs ne sont pas vraiment les plus disciplinés: ça traverse un peu n’importe où n’importe quand!
Mon itinéraire me fait bientôt longer les rives d’un cours d’eau qui m’a l’air bien balèze, vu sa largeur. Çà, c’est le fleuve Kızılırmak, qui est en droit de bomber le torse car il est le plus long fleuve de Turquie avec ses 1150 km. Il prend sa source en Arménie, passe par le nord de la Cappadoce avant de partir en direction de la mer Noire. C’était donc lui que j’avais aperçu en juin près d’Avanos en Cappadoce! Là où je le rencontre, il est presque arrivé au bout de sa course, et c’est plutôt difficile de ne pas être impressionné. Il s’élargit, se rétrécit en passant dans un goulot plus encaissé, parfois il se ramifie en plusieurs bras… Par moments j’ai l’impression de revoir le Danube en Serbie. Comme quoi le hasard de la route réserve bien souvent de belle surprises. Et ce n’est que le début, attends qu’on soit arrivé à Amsaya, tu verras!









Il est environ 13 heures lorsque j’arrive enfin à Amasya, à 100 km au sud de la mer Noire. Si je pose la question « qui donc est passé par Amasya lors de ses vacances? », je pense que peu de mains vont se lever dans l’assemblée! Voici une autre ville méconnue du nord de la Turquie, peut-être un rien sous-cotée. Et pourtant, attention les yeux, on a affaire à un vrai bijou. Traversée par une rivière et entourée de montagnes, Amasya est, avec Safranbolu, une autre vitrine de l’architecture ottomane. Mais quand les maisons anciennes traditionnelles se trouvent tout au bord de l’eau, avec l’impression qu’elles vont s’y pencher pour admirer leur reflet, avec les falaises en arrière-plan, là ça touche au sublime!






Quand il fait un peu chaud comme aujourd’hui (pas comme en juin, heureusement), se balader le long de la rivière apporte un peu de fraicheur, et ça permet de prendre le pouls de la ville qui, malgré de tels attraits, n’est pas pourrie par le tourisme de masse, et où les touristes étrangers sont bien loin d’être en surnombre. D’ailleurs, en laissant traîner l’oreille tout en déambulant, je m’aperçois une fois de plus que l’écrasante majorité des visiteurs parle le turc. Avec un petit belge francophone venu s’égarer ici, bien sûr…
Entre la rivière et les falaises abruptes, quelques petites rues permettent de voir les anciennes maisons de plus près. Et en parlant des falaises, tiens, il y a comme un air de déjà-vu par rapport à mon précédent voyage. Je distingue des grands tombeaux creusés à flanc de rocher, comme à Dalyan dans le sud du pays. On les appelle les tombeaux des rois pontiques (du nom du royaume du Pont, un royaume antique qui se trouvait dans la région de la mer Noire), et ont été creusés ici vers 300 av. J.-C. Il est possible de les voir de plus près, en empruntant quelques volées de marches (attention, ça grimpe sec par endroits) et en profitant, de là-haut, d’un superbe point de vue sur la ville et la rivière. Ah, et ce petit bâtiment en pierre un peu en contrebas des sépultures, c’était un ancien hamam.








Je pense vraiment avoir été bien avisé en m’arrêtant à Amasya, tu ne me diras pas le contraire! Mais Amasya ne se limite pas qu’à ses belles maisons ottomanes et ses tombeaux, et elle n’en a pas fini de me surprendre! Cette élégante tour ronde surmontée d’un cadran, c’est la Tour de l’Horloge (elle ne se visite pas, dommage), qui a décidé d’imiter les bâtisses ottomanes en se mirant dans l’eau elle aussi. Et à deux pas de là, le long de la rivière, voici la statue pas banale d’un authentique prince ottoman, le bras levé et tenant dans sa main, euh… qu’est-ce que c’est que çà? De loin, je pensais que c’était un genre de petit livret, mais en y regardant de près, je dois me pincer le bras. Quoi, un smartphone?? Un prince qui fait un selfie? Non c’est pas une blague, je ne me fous pas de toi. Elle a été inaugurée en 2015, dans l’unique but « d’attirer l’attention » comme disait le maire de la ville. Pari réussi, en tout cas, mais il fallait oser et être sacrément « second degré »! Ça plaît ou ça plaît pas, mais ça ne laisse personne indifférent. Ce fier sultan possède-t-il un compte Instagram? Si jamais il veut s’abonner à mon blog, je suis pas contre…



Face à la Tour de l’Horloge, quand on traverse la rivière, on se retrouve sur la vaste place Yavuz Selim où se dresse une statue pour le moins imposante. Le minaret de la mosquée voisine et les montagnes en toile de fond accentuent encore plus la beauté des lieux. aux environs de la place, c’est un quartier populaire plein de petites rues commerçantes, qui contient aussi son lot de petites découvertes: un marché couvert, un ancien hamam… Pour vraiment croiser les habitants d’Amasya, c’est dans ce coin-là qu’il faut se perdre.







Et c’est pas fini: non seulement Amasya est une petite pépite, mais on y mange super bien! C’est d’ailleurs par un bon resto le long de la rivière que j’ai débuté ma visite de la ville. Je sais que mes petits apartés culinaires sont toujours appréciés! Ça débute très bien: il y a des soupes au menu! J’en ai déjà goûté quelques-unes, mais la cuisine turque est toujours là où on ne l’attend pas; voilà une autre soupe que je ne connais pas, l’occasion est trop belle. Celle-ci, c’est la toyga çorbasi, une soupe au blé bouilli et concassé avec des pois chiches et du yogourt (!), dont la saveur est encore rehaussée avec un peu de menthe. Mon plat suivant est tout aussi insolite: voici l’etli bamya, un ragoût pas banal composé de viande de veau et de bamya (appelé aussi gombo ou okra), une plante proche de l’hibiscus, dont le fruit ressemble à un gros haricot strié. En toute sincérité, je n’en ai jamais entendu parler… Quand je te disais que la cuisine turque est phénoménale de diversité!
Amaseia Mutfagi – Hazeranlar Sok, 3.



Amasya est superbe vue d’en haut, depuis les tombeaux creusés dans la roche, c’est testé et approuvé. Crois-tu qu’on puisse faire encore mieux? Moi, je réponds oui! Pour ce faire, on va faire un saut de puce de 4 km en voiture, pour se retrouver bien plus haut que ne le sont les tombeaux. Amasya, c’est aussi une forteresse perchée à 700 mètres d’altitude, endommagée et retapée à de multiples reprises, pour arriver à notre époque dans un état de conservation incroyable. Elle me rappelle un peu les châteaux du Pays Cathare dans le sud-ouest de la France. Alors, tu imagines bien qu’Amasya vue d’ici, c’est difficile, voire impossible de faire mieux!









Ah, je reconnais que ça ne m’aurait pas déplu de faire étape ici pour la nuit à venir, mais j’ai préféré « équilibrer » les distances à parcourir en voiture, pour rouler un peu moins demain. Je vais donc quitter Amasya pour un trajet de 90 km vers l’est, direction la petite ville de Tokat. Voilà encore une localité qui ne doit rien évoquer à bon nombre de touristes venus en Turquie! Je ne vais pas faire le fanfaron, je ne la connaissais pas non plus. Pourquoi j’ai choisi Tokat? Oh, un peu au hasard, parce qu’il me fallait bien un point de chute pour cette nuit. Qu’y a-t-il à voir, à visiter? J’en sais rien. On va y aller à l’impro, et on verra bien ce que ça va donner…
Arriver à Tokat n’est pas vraiment un moment de pure gaieté: une voie rapide, jalonnée de feux de circulation exaspérants, coupe la ville en deux, dans un décor d’immeubles tristounes. Bon, ne jamais se fier à la première impression. Je loge au nord de la ville, près d’un espace couvert qui abrite un marché tous les week-ends, et qui en semaine sert de parking gratuit! Bien pensé, voilà déjà un bon point! Une petite rivière passe au nord de Tokat, et je l’ai déjà vue, car c’est elle qui passera justement ensuite à Amasya. Elle est rejointe par un tout petit cours d’eau qui traverse la ville, et enjambée, entre autres, par un vieux pont en pierre.




Une rivière, un pont, c’est tout? J’espère bien que non! Je vais aller voir un peu comment ça se présente dans le centre de Tokat; de toute façon chaque ville, quelle qu’elle soit, a toujours un ou deux trucs intéressants à montrer. Et en effet, ça se vérifie une fois encore! Face à moi, voilà que se dresse un énorme promontoire rocheux, coiffé d’une citadelle, dominant la ville. Je repense instantanément à Afyonkarahisar, où je m’étais arrêté en juin. Aussi impressionnant qu’inattendu, il y avait un beau cadeau dans le « Kinder Surprise » Tokat!






À partir de là, les découvertes vont s’enchaîner: une belle place agrémentée d’une fontaine, quelques mosquées, un ancien caravansérail sur deux étages, abritant maintenant des ateliers et des boutiques, à proximité d’un petit quartier foisonnant de petits magasins… Tokat se dévoile enfin, et je ne suis pas déçu. D’autant plus que cette petite ville n’est pas touristique, elle est pétrie d’authenticité et appartient encore complètement à ses habitants, ce qui en augmente le plaisir d’y déambuler! Je ne dis pas forcément que je suis le seul visiteur étranger ici, mais à mon avis le comptage des touristes venus se perdre ici sera rapidement établi.







Dialogue classique lors d’un retour de vacances: « Alors, c’était bien la Turquie? » – « Oh ouais, on a fait Istanbul et la Cappadoce, c’était trop bien »… et gna gna gna. Moi, je suis en train de visiter Tokat, inconnue du grand public touristique, et je vais de surprise en surprise, hé oui! Au-delà du caravansérail, un petit quartier populaire s’étale sur une petite colline à côté du rocher de la citadelle, dans un lacis de ruelles pavées. Des maisons anciennes, des boutiques sans âge qui te donnent l’impression d’être remonté 60 ans en arrière, des gosses qui jouent sous l’oeil des mamans qui devisent entre elles… C’est l’âme de Tokat qui se dévoile ici, sans tricher, sans faire semblant. Qu’ils doivent être heureux, à ne pas devoir se coltiner des groupes de touristes hébétés avec un guide à drapeau qui passent devant chez eux… Et comme le crépuscule s’installe peu, ça donne encore une autre dimension à certaines de mes photos.













Et voici que sur les hauteurs, une large rue pavée révèle à elle seule plusieurs monuments: une mosquée, un ancien hamam reconnaissable à ses petits dômes arrondis, et un bâtiment plus moderne en face, abritant le musée archéologique et ethnographique. Mais ce qui m’a le plus impressionné, c’est bien ce défilé de statues en bronze représentant une caravane de commerçants nomades avec leur ânes et dromadaires. Tokat était en effet un point de passage pour ces caravanes itinérantes qui traversaient autrefois tout le pays.



Bon, hé bien en route pour le repas du soir. Oh, je vais me faire un petit plaisir, une fois n’est pas coutume, en me rendant dans un restaurant apprécié aussi bien des locaux que des rares touristes qui y passent. Il se trouve près du caravansérail, dans un ancien imaret, qui était un genre d’auberge « caritative » à l’époque ottomane. Les Restos du Coeur de l’époque, en quelque sorte. J’imagine qu’il y aura bien une petite spécialité locale à se mettre sous la dent. Et justement, je vois que le menu propose le plat « signature » de la ville: le fameux Tokat Kebap! Encore un kebap, entends-je dire? Oui, mais celui-là il est à part, et il est aussi excellent que copieux. J’ai même bien fait de ne prendre que la « demi » assiette parce la version au-dessus est un plat pour plusieurs personnes qui fait un kilo (tu peux vérifier sur le menu!) et aurait peut-être enfoncé la table dans le sol… Ici c’est de la viande d’agneau, avec tomates, poivrons, pommes-de-terre et surtout des aubergines coupées en tranches. Le tout est cuit, encore de nos jours, dans un four spécifique en argile. Les appétits d’oiseau sont priés de passer leur chemin, surtout qu’en accompagnement il y a du pain turc et du tarator (le cousin turc du tzatziki grec)!
Pirhan restaurant – Meydan Cad, 16.

Une journée entre grottes et riz au lait…
Drôle de titre pour un chapitre, oui je sais. Tu connaîtras le fin mot de l’histoire, mais allons-y étape par étape! Je quitte donc Tokat pour progresser encore un peu plus vers l’est du pays, sans pour autant revenir vers la mer Noire du moins pas tout de suite). Je roule sur une voie rapide à 4 voies, mais les paysages ne sont jamais ennuyeux et changent au fil des kilomètres. Les collines boisées commencent à voir leur végétation se raréfier, sans pour autant disparaître; maintenant ce sont davantage des petites montagnes que des collines, qui alternent avec quelques reliefs plus plats faits de champs et de prairies, souvent bien jaunies par l’été de feu que la Turquie vient de connaître.
Quand j’ai un long trajet à me coltiner, il m’arrive parfois de faire une petite « impro » à ma façon. Je choisis une sortie au hasard, et marque un petit arrêt au premier patelin que je croise, sans savoir où je tombe et si ça vaut le coup. Ça permet à la voiture de souffler un instant, et moi de me dérouiller un peu les guibolles. J’atterris cette fois dans le tout petit village de Göllüce, en pleine campagne, où la vie s’écoule le plus paisiblement qui soit. Je suppose que 99,9 % des vacanciers qui viennent en Turquie ne savent rien de son existence (le 0,01 % qui reste, ça doit être moi), et je crois que l’inverse est vrai aussi, à savoir que les habitants de Göllüce ont peut-être vu un visiteur une fois toutes les lunes! au final, c’est un petit bourg sympa et un rien somnolent, où on crois plus de tracteurs que de voitures. Petite tranche de vie quotidienne, avec ces quelques petits propriétaires de parcelles agricoles qui font sécher leur épis de maïs au soleil…









Au fil de la route, la végétation se fait de plus en plus rare, excepté quelques arbustes et bon nombre de cyprès qui font de la résistance. C’est une belle occasion de découvrir une Turquie méconnue, plus authentique. Quelques petits villages s’éparpillent dans cette belle région, souvent annoncés, au début des petites routes qui y mènent, non pas par un panneau mais par une sorte de grand portique métallique. Et comme on ne peut pas vraiment dire que le trafic soit dense, au moins on a le loisir de bien profiter des paysages!








Et au fur et à mesure que je progresse, le paysage devient vraiment grandiose, au décor plus minéral, là ça devient super intéressant! Finies les voies rapides, ce sont maintenant des petites routes de montagnes qui se rétrécissent et multiplient les virages. Pas toujours en bon état, gaffe aux nids de poule, ainsi qu’aux croisements éventuel avec un autre véhicule, ça peut passer juste. Mais c’est plutôt rare, donc ça contrebalance! Avec de temps en temps une petite surprise, comme un mini hameau isolé ou un vieux pont sans âge… Il faut dire aussi qu’on est quand-même à 1500 m au-dessus du niveau de la mer!



Et pourquoi diable vais-je me perdre dans un coin isolé comme çà? En fait, c’est pour aller voir quelque chose qui va t’expliquer une partie du titre de ce chapitre. Ça fait un bail que je n’ai pas visité de grotte, et j’ai appris qu’il y en avait une des plus intéressantes dans le secteur où je suis. Direction donc la grotte de Karaca, qu’on atteint par une route un peu vertigineuse qui finit en cul-de-sac. La ville la plus proche, qui ne dira pas grand-chose au commun des touristes, c’est Gümüşhane, à 20 km de là. L’endroit est un peu touristique, on va pas se mentir, mais n’accueille pas pour autant des floppées de touristes en autocar. Énormément de turcs, comme d’habitude dans cette partie du pays. Tiens, tant que j’y suis, au niveau des plaques de voitures étrangères, pour le moment je n’en ai pas vu des masses, loin de là! Peut-être deux ou trois allemands et néerlandais égarés (j’ai l’impression que même si j’allais sur la lune, j’arriverais encore à y croiser des touristes de ces nationalités), c’est tout. Ah, par contre, j’ai aperçu une plaque irakienne, avec des caractères arabes; peut-être la seule que je verrai dans ma vie?
Alors, la grotte de Karaca, qu’est-ce que ça dit? On y accède par un petit chemin pavé après le parking, où on trouve quelques petites boutiques de produits régionaux et deux ou trois petits restos, sans que ce soit trop ostentatoire ni que ça gâte le paysage fabuleux qui entoure le site. Cette grotte n’est ouverte aux visiteurs que depuis 1996. Ce qui est bien ici, c’est que la visite est libre, donc pas d’attente qu’un groupe soit formé et pas de guide qui va réciter sa leçon d’une voix de robot. Oh, pas d’inquiétude de s’y perdre, le parcours est bien balisé via des passerelles sécurisées, et la grotte n’est pas immense! Néanmoins, c’est du grand spectacle qui t’attend à l’intérieur, avec des concrétions parfois très impressionnantes (les stalagmites qui montent, les stalactites qui tombent!) et des petites bassins d’eau, résultats des lentes infiltrations par le haut à travers la roche. Et pas trop de monde, qui plus est. Bref, une petite trouvaille bien sympa!









Je continue ma route à travers les montagnes pour remonter environ 30 km au nord. Le paysage se met à reverdir et à se reboiser progressivement, mais garde son caractère franchement montagneux. Sur les versants, les habitations refont leur apparition et s’éparpillent au milieu de prairies et de massifs de conifères. Aurais-je pénétré dans une faille spatio-temporelle pour me retrouver téléporté en Suisse? Ce serait une expérience insolite, mais non, je suis toujours en Turquie, dans l’adorable village de Hamsiköy pour être précis, dans un décor auquel on ne pense pas en priorité quand on évoque la Turquie! Ce pays n’en finit pas de me surprendre. Et ça m’arrange d’y être arrivé, à Hamsiköy, car je peux ainsi lever le mystère de cet énigmatique titre de chapitre! Ce village, en plus d’être superbe, tient sa réputation d’une spécialité culinaire, certes présente dans tout le pays, mais qui ici touche à la perfection: c’est le sütlaç, ce fameux riz au lait à la turque, et celui de Hamsiköy, c’est le « sommet de la pyramide » question qualité et saveur! Goûté et approuvé, ça ne fait pas un pli! Pas mal d’adresses pour le goûter dans le village et ses environs proches, mais celle-ci est une des références en la matière:
Osman Usta’nın Sültaç Yeri – dans la rue principale de Hamsiköy.






La journée se termine doucement, et je ne suis plus qu’à une vingtaine de km de mon étape de ce soir. Un saut de puce, ce sera rapide, me diras-tu. Pas vraiment en fait, car accéder à ce petit hôtel perdu en pleine nature, ça se mérite! Depuis Hamsiköy, une route étroite va peu à peu s’enfoncer dans la forêt et finir par se muer en piste chaotique qui grimpe parfois sec. Tu vois donc que le choix d’un véhicule SUV était plutôt une décision réfléchie, et pour ce premier petit test, la Duster s’en est sortie facilement. Avec un plus petit modèle dont je suis plutôt coutumier, jamais je ne serais arrivé là-haut. Ma chère Dacia Duster, ce n’était qu’une mise en bouche, attends de voir ce qui t’attend prochainement! Mais chuut, ne spoilons pas la suite…
Me voici arrivé quasiment au milieu de nulle part, dans une région où quelques minuscules hameaux sont posés ici et là. L’endroit où je me trouve se résume brièvement: l’hôtel proprement dit, une poignée de vieilles maisons, un petit café anachronique et une mosquée de poche. Les gérants sont d’une simplicité et d’une gentillesse incroyables, à mille années-lumière de l’accueil neutre et robotisé de certains lieux touristiques. Le grand-père en particulier, est marrant et sa jovialité est contagieuse. En tout cas ils sont sincèrement contents de rencontrer des voyageurs étrangers, et ils apprécient beaucoup les européens. Par contre, ils me confieront que les touristes venant du Golfe Persique, comme les saoudiens, les qataris ou les koweïtiens, ont souvent mauvaise presse dans cette région de la Turquie. Mais bon, c’est leur ressenti à eux, je ne développerai pas davantage.
Quoiqu’il en soit, me voilà installé, et avant le repas du soir je m’en vais faire une petite balade à pied dans les alentours, accompagné du chien de la maison qui semble connaître la route par coeur. Superbe paysage de petites montagnes couvertes de pins et de chênes, avec quelques groupes de maisons éparpillés de façon anarchique, avec le chant des muezzins venant des mosquées des environs et qui résonnent dans la vallée; cela me ferait presque oublier que je suis réellement en Turquie. Je passerai une partie de la soirée avec un petit groupe de motards turcs qui mangent et logent aussi ici. Un morceau d’authenticité comme j’aime à découvrir lors d’un voyage!






Le monastère de Sumela et le lac d’Uzungöl.
Après un super petit-déj’ à la turque (omelette, légumes, confitures…), je prends congé de mes hôtes tout aussi supers, pour rallier ma première destination du jour, distante de seulement 25 km mais dont le trajet prendra presque 45 minutes car il faut redescendre le chemin forestier par où je suis venu hier! En tout cas le paysage est grandiose et magnifique, avec ces montagnes abruptes aux versants boisés recouverts de conifères.



Et on va où comme çà? Voir de plus près un des endroits les plus beaux (et les plus visités, rançon du succès) de cette région du pays: le monastère de Sumela, un monastère orthodoxe grec du 4ème siècle et dédié à la Vierge Marie. Il fut fondé par deux moines grecs qui auraient découvert une icône de la Vierge dans une caverne non loin de là et ont décidé de s’y installer pour y construire cette petite merveille, remaniée et agrandie au fil des siècles jusqu’à la « mouture » finale que l’on voit aujourd’hui. Et je suis chanceux, car il a rouvert récemment ses portes après une longue phase de restauration!
Alors, pour l’atteindre, ça ne se fait pas en un claquement de doigt! Environ 3 km avant le monastère, un (trop) vaste parking accueille les voitures et les cars de tourisme? Hé oui, l’endroit est connu et ça se sait. De là, démarrent des navettes ainsi qu’un tas de taxis qui attendent leurs clients comme des rapaces. Ben les gars, ce sera sans moi, car je ne fais jamais comme les autres, vous saviez pas? Alors je continue ma route sur 3 km, je me gare discrètement dans un petit recoin un peu avant le début du petit chemin pavé conduisant au début du sentier qui me mènera au monastère. Cela me permet d’avoir un premier contact visuel époustouflant avec le monastère, que l’on dirait plaqué contre la paroi de la falaise, comme s’il avait peur de tomber! Ça me rappelle un peu, mais dans un autre style, le monastère Panagia Chozoviotissa sur l’île d’Amorgos dans les Cyclades.

Je ne suis pas encore au bout de mes peines, car le sentier, même s’il est court, grimpe presque tout le temps et finit par une longue volée de marches. Mais l’effort en vaut la peine, malgré les touristes qui commencent déjà à affluer. On peut y voir l’église principale, les anciennes cuisines et le réfectoire, une source d’eau sacrée, ainsi que plusieurs petites chapelles décorées de fresques.





Ces fameuses fresques on été peintes ici au 14ème siècle pour les plus anciennes, et au courant du 18ème siècle pour les plus récentes. Si certaines d’entre elles on été restaurées, d’autres portent encore les traces de graffitis parfois anciens et datant du 19ème siècle, ainsi que d’autres, malheureusement plus récents, pondus par la débilité sans fond de certains cons de touristes… Au final, une visite un peu mitigée, le nombre de touristes et le manque de mise en valeur de certains éléments portant préjudice à la sérénité qu’on se devrait d’attendre d’un tel lieu. Enfin, on ne peut pas tout avoir, pas vrai?








Pour la suite de la balade, je vais regagner les bords de la mer Noire à proximité de Trabzon, je la longerai ensuite sur quelques dizaines de kilomètres avant de m’enfoncer à nouveau vers l’intérieur des terres. Cette fameuse route D010 longe la mer Noire depuis les alentours d’Istanbul jusque Kars, au fin fond de l’Anatolie, pour une longueur d’un peu plus de 1400 km. À l’endroit où je quitte la D010, la frontière avec la Géorgie n’est plus qu’à 150 km.
Ces superbes paysages montagneux et boisés refont leur apparition, c’est un plaisir de rouler au milieu d’un tel décor! De temps en temps, je traverse un petit village, et j’aperçois sur les hauteurs quelques plantations de thé en terrasses. Çà, il en sera question plus tard dans ce carnet; chaque chose en son temps! Pour l’instant, me voici arrivé à Uzungöl, un village cerné par les montagnes et connu surtout pour son joli petit lac. Le problème, c’est que ce n’est pas un secret bien gardé, oh que non! Déjà, la circulation sur la route depuis la mer Noire jusqu’ici connaît une circulation assez soutenue, ce qui est déjà mauvais signe. Aux alentours du lac, les hôtels et les chalets, pas toujours du meilleur goût, ont poussé comme des champignons, ce qui casse un peu le charme qu’on est en droit d’espérer d’un si bel environnement. Il faut dire que le lac d’Uzungöl attire du monde, principalement des touristes de la Péninsule Arabique; par contre, les visiteurs européens ne sont pas légion.
Le lac, quoique magnifique, n’est pas bien grand: 1000 m de long, 500 m de large, encore plus petit que le lac de Bled en Slovénie; on peut en faire le tour en 30 minutes, sans se presser. Avec les montagnes tout autour, le tableau est idyllique, si on sait faire abstraction de la ribambelle de bars et restos à proximité du village, dont certains crachent de la fumée par leur cheminée, signe évident qu’on y fait griller de la viande d’agneau. Hé oui, Uzungöl est touristique à mort, c’est vrai, mais je n’y fais qu’y passer, et tu penses bien que ma prochaine nuit, je ne la passerai pas ici…










Je vais néanmoins prendre mon repas de midi ici, en dénichant un resto un peu à l’écart des autres et qui dispose en plus d’une super terrasse donnant sur le lac. J’avais déjà repéré, sur nombre de menus affichés, les termes « kuymak » et « muhlama« . Ah, ça ne me dit rien, çà. Faut que je sache! Avant de découvrir ce que c’est, je me prends une petite entrée: des lahana sarma, autrement dit du chou enroulé autour de viande hachée ou de riz, un peu comme les dolmades de Grèce, à part que c’est le chou qui remplace les feuilles de vigne! Ah, mon kuymak arrive, le mystère va se dévoiler. Et là, c’est la surprise culinaire de ce voyage: je me trouve face à une… fondue, ni plus ni moins! La kuymak , c’est donc une fondue turque, préparée avec de la farine de maïs, du beurre et un fromage régional un peu similaire à l’emmental. Si je m’attendais à çà! Et la muhlama, alors? Hé bien, c’est quasi la même chose, m’expliquera le serveur, excepté peut-être qu’il y a un peu plus de fromage dans cette dernière. Autre détail: la kuymak est plutôt produite dans la région de Trabzon, tandis que la muhlama vient de la région de Rize. Aucun risque cependant de se faire lyncher si on demande une kuymak du côté de Rize, ou une muhlama à Trabzon! Une fondue, un lac scintillant au soleil, des montagnes… quand je te disais que la Suisse s’est invitée dans ce coin de la Turquie?
Seflerin Yeri Restaurant – du côté est du lac, en surplomb de la route.



Les yaylası de Karester et Sultan Murat.
Uzungöl est entouré de montagnes, c’et bien joli, mais je suis très curieux de voir ce qui se passe tout là-haut! En effet, il existe un réseau de petites routes étroites et sinueuses, se muant souvent en pistes caillouteuses, qui grimpent à l’assaut de leur sommet. C’est là qu’on retrouve ces fameux plateaux d’altitude, appelés yaylası en turc. Il y en a plusieurs autours de Uzungöl, ainsi que dans la région des Monts Kaçkar, plus à l’est. Je m’en vais aller explorer l’un d’entre eux, le Karester yaylası, à 10 km seulement, en quittant le lac pour une petite route qui ignore tout de la trajectoire rectiligne, et qui grimpe à travers la forêt. Sans crier gare, voilà que l’asphalte cède la place à une piste poussiéreuse mais pas trop cahotique. Ma Duster avale le dénivelé sans problème, et d’un coup la forêt disparaît et le paysage s’ouvre sur un spectaculaire décor de plateau montagneux et herbeux avec quelques bouquets d’arbres disparates. C’est d’une beauté à ne plus savoir parler, ça me rappelle un peu certains coins du Mercantour en France…







Et me voici enfin arrivé aux portes d’un de ces petits villages d’altitude « du bout du monde », éparpillés sur les différents plateaux de cette région. On est ici à 2240 m d’altitude, c’est pas rien quand-même! Excuse-moi, j’essuie vite mes verres de lunettes pour bien voir ce que je vois, car une telle beauté me laisse pantois. Ça m’évoque un peu Lukomir, en Bosnie-Herzégovine. La rue principale, c’est un chemin de terre; les maisons, en bois et aux toits en tôle, ont presque toutes leur petite parcelle, qui sert de potager ou de pâture pour quelques chèvres. Ce tableau idyllique est entouré d’un paysage absolument magnifique, et les vaches paissent dans les prairies à proximité. La vie s’écoule ici à un rythme différent, chacun vaque à ses occupations en toute sérénité. Ah, tu te demanderas peut-être pourquoi des pierres on été posées sur les toits! Apparemment, les hivers peuvent être sacrément venteux dans le coin, et les tôles pourraient facilement se soulever et se faire la malle; les pierres servent donc de lest et de protection. Et enfin, pour te faire une idée de l’altitude à laquelle on est, regarde donc le lac de Uzungöl, qui vu d’ici ressemble à une flaque d’eau…












Encore tout émerveillé, je redescends sur Uzungöl pour bifurquer plus tard vers le village de Ataköy que j’outrepasse, pour prendre cette fois encore une petite route qui ne fait que monter au milieu des arbres. Je me rends sur un autre plateau d’altitude, le Sultan Murat yaylası, lui aussi à 2200 m d’altitude, non seulement pour contempler le paysage mais pour y passer la nuit, hé oui! Il y a là-haut un petit village, dans le même esprit que sur le plateau de Karester, qui propose une ou deux possibilités d’hébergement et de restauration. Le village est un peu différent, plus disséminé dirai-je, les maisons sont toujours en bois mais un peu plus modernes, sans que cela affecte négativement le décor, dieu merci. Il est quadrillé par un réseau de sentiers et chemins de terre qui offrent un tas d’opportunités de balades.
Et quand on croise les habitants de ces endroits magiques, c’est encore mieux! Leur naturel, leur spontanéité, sans doute due au fait qu’ils ne sont pas encore contaminés par le tourisme de masse qui n’a pas court ici, est un réel outil pour faciliter un début de conversation, initiée le plus souvent par eux-mêmes! Alors soit on se débrouille en anglais, soit on met en route son appli de traduction instantanée, qui casse la barrière de la langue en moins de deux! Surtout ne t’étonnes pas, en Turquie, si on te pose un tas de questions sur ta vie: ton âge, ce que tu fais dans la vie, quel âge on tes parents, si tu es en couple… Non, il ne faut pas se cabrer et s’en formaliser, ici c’est normal et naturel, et perso je trouve que ça n’a rien d’intrusif. Tu demanderais l’âge de quelqu’un à bord d’un métro parisien, à mon avis dans les 5 secondes il appelle les flics…








Pour mon petit repas du soir, il y a deux restaurants près de la mosquée. Ce soir, l’un d’eux est fermé pour la journée (il a ses raisons, je suppose), et l’autre est en passe imminente de fermer ses volets pour ce soir. Hé ben, ça ferme tôt sur les plateaux, il n’est que 19 heures! J’aperçois la gérante et sa fille et j’engage la conversation; j’explique que je dors sur le plateau cette nuit et que j’aimerais ben manger un p’tit quelque chose, d’autant que pour trouver un autre resto il faut parcourir 5 km. Les deux femmes discutent entre elles en turc. Maintenant si c’est fermé, je n’en ferai pas un scandale et je trouverai un plan B, je suis pas un touriste » Tripadvisor » qui s’offusque pour des queues de cerise… Après quelques palabres mère-fille, je me vois poser cette question « que voulez-vous manger? ». Comme quoi un sourire, de la bonne humeur et de l’humilité, c’est aussi une forme de diplomatie! Oh, je mangerai un truc rapide à faire et pas compliqué, leur di-je. Et j’aurai droit à une grosse assiette de haşlama, cette soupe épaisse composée de pommes-de-terre et de viande de boeuf à l’os, agrémentée d’une coupelle de riz dont elles me resserviront une portion! Je ne peux rester insensible face à tant d’amabilité et de désintéressement. J’arrondis mon addition de façon conséquente, et quand elles ferment vraiment la boutique, je leur donne un coup de main pour ranger les chaises sur les tables. Je pense que ce geste les a touchées en retour! Magie des rencontres… Il ne me reste qu’à regagner ma petite cabane par un chemin de terre, à la lueur de ma mini-torche, car l’éclairage public dans ces petits villages, ben c’est pas compliqué, y en a pas, même s’ils ont bien l’électricité!
Hanirmak café restaurant – après la mosquée, dans le virage.
La D915, une route pas comme les autres…
Je quitte donc le plateau de Sultan Murat de bon matin, pour le petit-déj’ on verra, j’improviserai. Je rattrape la route qui va vers Uzungöl, mais je bifurque bien avant, à droite au niveau des panneaux indiquant Bayburt et Karaçam. Je suis ici sur la route D915, longue de 180 km et qui en gros relie Trabzon à Bayburt. Alors, qu’est-ce qu’elle a de si spécial, cette route? Oh, tu le sauras bien vite, crois-moi, mais chaque chose en son temps, comme j’aime à le dire! Pour le moment, celle-ci serpente tranquillement au milieu de petites gorges encaissées, le revêtement est encore potable et les croisements se font facilement. Mais 2 ou 3 km avant le village isolé de Köknar, la musique commence à changer: la route se rétrécit, presque sans transition, ce qui rend les croisements entre véhicules un peu plus hasardeux, mais pas encore impossibles pour autant. Je traverse les villages de Köknar et Karaçam, qui semblent figés dans le temps, loin de tout, avant de poursuivre sur une petite route étroite mais encore « en dur » au milieu d’un paysage majestueux qui me fait douter: je suis toujours bien en Turquie, là? Parce que j’ai l’impression d’être en Suisse ou en Slovénie, rien que çà! Si je montrais mes photos « à l’aveugle » sans donner aucune info, qui me citerait la Turquie sans hésiter? J’aurais assez des doigts d’une seule main pour les compter.



Les petites maisons et cabanes rustiques se font de plus en plus rares pour finir par disparaître du décor, tandis que la route se mue en piste étroite, caillouteuse et poussiéreuse. Cette fois, les choses sérieuses vont commencer. Le paysage aussi commence à bouger, ça devient plus minéral, les rochers sont plus abrupts et déchiquetés, et la nature devient plus sauvage. C’est un moment magique que d’évoluer dans un tel décor. Et voilà qu’au détour d’un virage, apparaît une grosse cabane en bois, posée là au milieu de nulle part, c’en et presque incongru. Ça semble bien être un petit bar-resto. Sur la porte, sont apposés des dizaines d’autocollants provenant de tous les « aventuriers » (surtout des motards, comme je vois) qui sont passés par ici, probablement pour la même raison que moi. C’est ici le repaire de Turgut, le maître des lieux, qui propose l’un ou l’autre truc à manger à toute heure de la journée. Ben voilà, je l’ai, mon petit-déj’! Turgut me fera une grosse omelette aux saucisses avec un bout de pain, et un bon thé brûlant. Il me montre, depuis l’arrière de la cabane, la suite de la route, ce pour quoi je suis venu me perdre jusqu’ici. Ça va être dantesque. Je prends congé de lui, cet homme pétri de gentillesse et de naturel, le genre de gars qui te redonne foi en l’humanité.






Je poursuis encore sur 2 km, avant de tomber sur un grand panneau explicatif, intitulé Derebaşı Virajlari. Enfin j’y suis: je suis au pied des mythiques virages de Derebaşı, véritable Saint-Graal pour les amateurs de sensations fortes et de routes hors normes. Tu comprends mieux le titre du chapitre, à présent? Et ce pourquoi le foutu barjot que je suis (je le revendique haut et fort) est venu se perdre jusqu’ici? Bon alors, à quoi a-t-on affaire? Cette route aberrante a été construite en 1916 par les soldats russes, mais l’histoire ne dit pas s’ils avaient abusé de vodka pour réaliser un truc pareil! En gros, sur seulement 5 km de parcours on va se taper un dénivelé de 325 m, en passant 13 virages en épingle à cheveu, mais le genre d’épingle qu’on aurait encore tordu pour les resserrer davantage! Bof, entends-je ricaner, pas plus terrible que le col du Stelvio ou l’Alpe-d’Huez… Ah, bande de petits marrants! Mais ici, c’est de la grosse piste pierreuse et cahotique, et SANS AUCUNE PROTECTION NI RAMBARDES! Ajoutez à cela qu’elle est fermée 6 mois par an à cause de la neige, qu’il peut y avoir des éboulements et du brouillard à couper au couteau électrique, et vous voyez un peu à quoi je vais me frotter, là! Tiens, ça rigole moins, on dirait…




Des routes de montagne, j’en ai fait un paquet, dans plusieurs pays, et des bien tordues parfois. Mais j’avoue qu’ici, ça ne souffre aucune comparaison avec tout ce que j’ai connu. Peur? Non, je n’irais pas jusque là, mais un curieux mélange d’excitation, d’euphorie et d’appréhension… saupoudré d’un peu d’inconscience, soyons réaliste! Allez, on respire un grand coup, et alea jacta est, comme disait Jules César. Ma Dacia Duster, c’est le test ultime pour toi! Ma fois, ça se passe pas trop mal, et j’arrive à passer les virages d’un seul coup, en mordant au maximum vers l’extérieur et en braquant à fond. Et même comme çà, le coin du pare-chocs est parfois à 20 cm de la paroi rocheuse!
Au moins je suis dans le sens de la montée, ce qui est plus facile: en effet, en descente si tu arrives trop vite dans un virage et que tu gères mal le freinage, je ne te parle même pas des conséquences. Et puis, en montée, en cas de croisement tu es prioritaire, c’est le véhicule descendant qui devra reculer. Dieu merci, je ne croiserai personne, et heureusement les camions et les minibus ne viennent pas ici, ils ne passeraient jamais les virages! N’empêche, il faut garder toute sa vigilance à 200%, car si tu roules trop près du bord et que tu bascules, c’est parti pour des roulés-boulés jusqu’à 300 m en contrebas! C’est indescriptible comme sensation, cette expérience est folle. Ça me rappelle la série documentaire « Les routes de l’impossible »…








Et tu feras bien un bout de route à mes côtés, hein? Si tu as le vertige, regarde pas en bas…
Ça y est, le dernier virage est en vue. La route qui serpente, tout en contrebas, a l’air aussi fine qu’un spaghetti. Je marque un petit arrêt peu après le sommet, en poussant un soupir, non pas de soulagement, mais d’extase, on peut le dire! Bon dieu, j’ai franchi les virages de Derebaşı, une portion de route qui a été classée parmi les plus dangereuses du monde par le site dangerousroads.org, surpassant même, paraît-il, la « route des Yungas » en Bolivie! Chaque voyage a son point d’orgue; pour ce voyage, y a pas à discuter, c’était cette ascension courte mais complètement folle. Alors oui, bien sûr, je l’ai fait et j’en suis pas peu fier. Mais je ne recommande nullement aux personnes non aguerries à ce genre de route, ou encore sujettes au vertige, de suivre mes traces. C’est vrai que c’est une expérience phénoménale, mais une seconde de distraction et c’est fini. Donc voilà, je suis parfois un peu givré mais je garde la tête sur les épaules, alors je ne dirai pas « si je l’ai fait, tu peux le faire ». Parce que cette route est vraiment dingue, et elle ne fait pas de cadeau.
J’ai même fait un truc que je ne fais quasiment jamais: une photo de ma voiture au sommet des virages, face à ce paysage incroyable. Sans sa puissance et sa maniabilité, je n’y serais pas arrivé, je lui dois bien çà.



Les paysages de cette région ont le chic pour changer d’aspect sans transition. Les forêts et les montagnes abruptes ont laissé la place à un vaste plateau d’altitude aux horizons encore plus dégagés que sur les plateaux de Karester et Sultan Murat. Il en ressort un petit air de steppe de Mongolie, avec quelques villages isolés posés ici et là. Les hivers doivent être éprouvants par ici, et il arrive qu’on trouve encore de grandes plaques de neige en juin! Pour l’instant, je roule toujours sur de la piste, qui redeviendra une route en du dans une dizaine de kilomètres. Avant le minuscule village de Çençül, une bifurcation m’indique qu’e vers la ‘en prenant à gauche, Uzungöl n’est qu’à 25 km d’ici. Mais on m’a parlé d’une ville peu touristique et de sa forteresse plutôt impressionnante, distante de 30 km tout au plus. Ça pourrait être intéressant d’y jeter un oeil, c’est pourquoi je ne bifurque pas et continue tout droit…






Bayburt et sa forteresse.
Me voici donc arrivé aux portes de Bayburt, une petite ville bien loin des circuits touristiques et dans une des régions les moins peuplées de Turquie. Les montagnes et les plateaux d’altitude on fait place à un paysage plus vallonné et rural, avec une alternance de champs et de prairies; il y a parfois même des rangées de peupliers en bordure des routes. Sa forteresse est déjà bien visible du haut de son promontoire, et c’est d’ailleurs par elle que je vais commencer l’exploration de la ville. D’autant plus qu’à ses abords, on peut se garer facilement et gratuitement.


Hé bien, j’avoue que les murailles font leur petit effet! Aussi spectaculaires que dissuasives ( du moins pour les envahisseurs d’autrefois, pas pour les visiteurs d’aujourd’hui!), elles ont un périmètre de 2 km et font 30 m de haut. Ça ne l’a cependant pas empêché d’être pris par les Ottomans au 16ème siècle, et d’être détruit intra muros au 19ème siècle. Mais les remparts ont bien résisté à l’épreuve des siècles et il est facile de s’imaginer qu’on n’entrait quand-même pas ici comme dans un moulin!



Si c’est très parlant vu de l’extérieur, une fois à l’intérieur de l’enceinte il ne reste plus grand-chose à voir. Mais une balade au gré des petits sentiers qui partent dans tous les sens permet de ressentir le mélange de sérénité et de mystère qui plane encore en ces lieux. On y fait même de drôles de rencontres. Comment diable ces deux ruminants ont-ils atterri ici? En tout cas la position de la forteresse était vraiment stratégique, quand on voit la vue magnifique qu’elle offre sur la ville!






Je vais maintenant aller faire un petit tour en ville, en descendant jusqu’à la rivière Coruh par un réseau de petites ruelles qui ne doivent pas voir passer beaucoup de touristes, quelle que soit la période de l’année. Quant à la forteresse, j’ai la nette impression qu’elle est encore plus impressionnante vue d’ici. Ce n’est pas surplomber la ville qu’elle fait, c’est presque l’écraser de sa masse!



Sinon, Bayburt en elle-même, sans être la plus jolie ville du pays, n’en est pas moins ennuyeuse à arpenter. Quelques mosquées, une Tour de l’Horloge assez originale, deux ou trois rues piétonnes… et c’est quand-même un peu fleuri, il y a quelques petits parcs qui apportent une note de couleur en plus. La vie s’écoule paisiblement ici, sans frénésie touristique ni boutiques de souvenirs à la con, un peu comme à Tokat que j’avais visité précédemment. Ces petites villes moins connues sont un excellent vivier d’observation de la vrai vie quotidienne des habitants du pays.







Et je sais par expérience que dans ces petites villes, il est plutôt rare de tomber sur des restos à rabatteurs et aux menus affichés en 5 langues, en gros on peut dénicher une cuisine plus authentique et une atmosphère plus locale, plus sincère. Voilà un lokantasi, genre de resto familial et pas cher, le long de la rivière, qui m’a l’air pas mal. La carte est n’est écrite qu’en turc, mais moi j’aime mieux piocher au choix un peu de ceci, un peu de cela dans de grands plateaux ou casseroles qui mijotent encore et que j’indique du doigt, pour me faire un petit mix comme je veux. Je me prends des köfte avec des fasuliye, ces gros haricots typiques de Turquie avec une mercimek çorbasi, cette soupe si goûteuse aux lentilles. Simple, copieux, pas cher, vraiment à la turque, quoi! J’ai bien aimé aussi cette originale « fontaine à ayran », première fois que je vois çà!
Zafer Lokantasi – Unutulmaz Cad, 2.


Les plantations de thé au sud de Rize.
Je quitte Bayburt pour descendre à nouveau vers la mer Noire, mais pour gagner du temps, je ne vais pas refaire la D915 en sens inverse; ça ne m’aurait pas déplu, mais ça rallongerait mon trajet d’une heure! Je retrouve bientôt la route D010 qui longe la mer, en dépassant Rize et en bifurquant, au niveau de Pazar, vers une petite route qui s’enfonce à l’intérieur des terres. Après les montagnes et les hauts plateaux herbeux, voici encore un nouveau décor au milieu duquel j’évolue: c’est toujours très boisé, mais un nouvel élément apparaît, si on observe les pentes des collines, à savoir des cultures en terrasses qui semblent vouloir s’accaparer le moindre centimètre carré. Ces grosses plantes touffues et rebondies, en rangs serrés, ce sont des théiers. Me voici en plein coeur de la région principale de production du thé en Turquie. Dans la région de Rize, c’est carrément 65% de la production du pays. L’air de rien, la Turquie en est le 5ème producteur mondial, et les turcs seraient les plus gros consommateurs de ce breuvage.
Je prends maintenant une petite route qui passe par le petit village de Sucatı, que j’observe en pleine effervescence par rapport à la récolte du thé, au vu des pick-ups et petits camions chargés à ras bord de feuilles de thé. Oui, le thé peut être récolté trois fois par an, et chanceux que je suis, le mois de septembre en fait partie! Ah, ça travaille de tous les côtés! Les parcelles de thé sont parcourues par un réseau inextricable de routes étroites et incapables de rester droites plus de 100 mètres. C’est authentique et rural jusqu’au bout des ongles, aux antipodes du tourisme de masse. De toute façon, comment veux-tu qu’un autocar à touristes arrive à se frayer un chemin sur des chemins pareils…





C’est en plein milieu de ces plantations de thé que je pose mon sac cette nuit, dans un de ces hébergements perdus, je dirais même noyés dans la nature, qu’on rejoint le plus souvent par des routes lilliputiennes et des chemins de terre. Le mien s’appelle Elagza Dağ Evleri, un ensemble de petites cabanes et bungalows, entouré de champs de thé en terrasses. Tu verras souvent ce nom « Dağ Evleri » dans la région, en fait ça signifie « maison de montagne ». Le gérant est très cool et serviable, et j’aurai droit, en soirée, à quelques verres de thé très « local », c’est presque directement du producteur au consommateur! En attendant, comme il fait encore jour, je pars me balader dans les alentours, complètement cerné par les champs de thé sillonnés par ces petits chemins sinueux à souhait. J’aime bien aussi ces petites maisons en bord de route, à l’architecture typique de la région et parfois joliment colorées, appartenant aux petits exploitants du coin. Certains sont plutôt curieux de me voir déambuler de la sorte et les conversations spontanées s’engagent facilement heureusement, les applis de traduction font des miracles!). C’est ce genre d’authenticité que je recherche toujours, ça me plaît beaucoup.










La récolte bat son plein, et ça se voit aisément. Les dernières camionnettes chargées ras-la-gueule de feuilles de thé rentrent au bercail pour la soirée, et sur les bas-côtés sont encore amassés de grands sacs de toile en attente d’être collectés, débordant eux aussi de ces feuilles. Je verrai ainsi mon premier séchoir à thé, un vaste bâtiment en pierre où les feuilles sont directement étalées au sol pour débuter leur phase de séchage. Il y en a d’ailleurs un peu partout dans la région. Quant à ces drôles d’équipements en bord de route, curieux mélange de nacelles, cordes et poulies, c’est tout simplement le système de « téléphérique artisanal » qui sert à remonter les sacs de feuilles jusqu’en haut du champ de thé, ou à l’inverse à les faire descendre, et quand on voit la déclivité hallucinante de certaines parcelles, on se dit en effet que c’est pas du luxe!







Le lendemain matin, après un petit-déj’ costaud (j’ai même eu droit à de la muhlama, cette fameuse fondue que j’avais goûté à Uzungöl!), je reprends ma route pour continuer mon exploration de la région. C’est sur les routes principales à deux bandes qu’on trouve le plus souvent ces grosses usines de transformation du thé, pour aboutit au produit fini qu’on achètera dans les commerces. Mais je préfère aller me perdre au hasard au gré de ces petits chemins étroits, où les croisements entre véhicules sont parfois impossibles et où le pourcentage de certaines pentes défie presque la logique. Les paysages sont encore plus magnifiques et spectaculaires, on en arriverait à se croire dans l’Asie du sud-est! J’ai pas le temps de me remettre d’un K.O. visuel que je m’en prends un autre peu de temps après…










Je traverse quelques petits villages, comme Haremtepe, Güzeltepe et Çeşmeli dont l’activité principale tourne bien sûr autour du thé. C’est bien la première fois de ma vie que j’évolue dans un tel environnement, c’est d’une beauté sidérante. De temps en temps, un antique séchoir de pierre apparaît, avec ces énormes sacs de toile à l’entrée qui attendent d’être vidés. Je croise aussi quelques camionnettes pick-up, chargées à l’extrême, qui transportent les sacs de feuilles vers un séchoir ou peut-être aussi vers une usine de transformation. Sinon, dans les plantations, tout se fait à la main, tu t’imagines bien qu’aucune machine ne pourrait vaincre de telles dénivelés! Ce sont essentiellement des femmes qui récoltent les feuilles, à l’aide d’un matériel pas banal: c’est un hybride sac-ciseau, je veux dire qu’en fait une des lames est comme « greffée » au bord du sac, ce qui fait que les feuilles coupées tombent direct dedans! C’est vraiment original, çà…







Alors, y a-t-il quelques bons endroits où manger au milieu des plantation de thé? La réponse est oui, mais dans certains cas, l’adresse se mérite quand on voit la taille et la pente des chemins y menant! Dans mon cas, j’ai terminé le trajet sur 500 m de piste forestière, mais la récompense, une fois arrivé là-haut, prend la forme d’un paysage sublimissime qui, à peu de choses près, me téléporterait jusqu’en Chine! Le petit resto se trouve au sommet d’une colline, entièrement cernée par les champs de thé; c’est une cabane en bois, et on peut manger dehors sur de grosses tables en bois également. Détail insolite: une balançoire qui donne en partie dans le vide une fois qu’on a bien pris son élan; ça doit être marrant aussi bien pour les gosses que pour les parents.
Je prends une bonne assiette de köfte avec des frites, ainsi que l’inévitable boisson du coin: le thé, tu l’auras deviné! La taille des théières, c’est quelque chose par ici! En Turquie, on les appelle çaydanlık; en fait ce sont deux bouilloires imbriquées l’une sur l’autre: celle du bas pour l’eau bouillante, celle du haut pour les feuilles de thé sur lesquelles on va justement ajouter l’eau du récipient inférieur, jusqu’à obtenir le bon dosage. Ah, en en Turquie, c’est du thé noir, pas du thé vert! Le gérant viendra en boire un verre avec moi en m’offrant en même temps quelques tranches de pastèque. j’apprécie ce geste spontané, représentative une fois encore de la gentillesse innée si caractéristique de cette partie du pays. Je crois que leur attitude n’est pas encore « corrompue » par le tourisme de masse, encore inexistant dans ces contrées…
Günbatımı Dağ Evi – aux environs de Karaağaç (c’est bien paumé, donc si tu as Google maps…).







Trabzon, dernière étape avant le retour!
Au fait, je ne t’ai pas encore dit que demain, ce sera déjà le jour du retour en Belgique, hé oui! Je quitte maintenant les plantations de thé pour rejoindre la mer Noire, direction l’aéroport de Trabzon où je laisse ma voiture de location, pour laquelle je suis particulièrement reconnaissant de m’avoir si bien épaulé à travers ces routes de montagne, dont une surtout que je ne suis pas prêt d’oublier! L’aéroport ne se trouve qu’à 6 petits kilomètres de la ville, un trajet en bus ou même en taxi est rapidement plié!
Voici donc la dernière étape de ce voyage, et en même temps l’endroit où je passe ma dernière nuit: Trabzon, la plus grande ville turque de la mer Noire, dont le nom ne dira pas grand-chose aux touristes lambda, excepté peut-être si certains d’entre eux sont amateurs de football: le club Trabzonspor, un des plus connus de Turquie avec le Galatasaray et le Fenerbahçe d’Istanbul. Moi, c’est pas pour le foot que je suis venu ici, mais pour goûter à l’atmosphère d’une ville peu touristique, un lieu idéal pour observer la vraie vie quotidienne des turcs. Elle a pas l’air comme çà, Trabzon, mais son histoire est riche: anciennement appelée Trébizonde, c’est ici qu’est né le sultan Soliman le Magnifique, qui n’était quand-même pas n’importe qui. Son port de commerce, aussi bien par le passé que de nos jours, est une plaque tournante entre la Turquie, l’Iran et les pays du Caucase. Je vais loger à deux pas du centre-ville, dans une petite pansiyon tranquille et proche des commerces.
Il y a beaucoup de circulation et c’est parfois un peu bruyant à Trabzon, ça prouve au moins que la ville n’est pas léthargique. Mais ne nous arrêtons pas à ce premier ressenti, chaque ville a ses jolis coins, il suffit de les dénicher. Et comme de juste, me voici arrivé au coeur du centre-ville, sur la place Meydan et son parc juste à côté. Ah be voilà; çà c’est pas mal du tout! Un revêtement pavé, des arbres, des bâtiments colorés, une petite fontaine… et les gens, tout simplement, qui en profitent de diverses manières en se baladant, en papotant ou fumant entre eux, en s’envoyant un petit café ou un thé à la terrasse d’un des petits bars… La vraie vie, authentique et et non « frelatée » comme dans certains coins ultra-touristiques du pays, captée en instantané par le voyageur étranger que je suis!







Je me balade au hasard dans les rues de Trabzon, pleines de petits commerces de proximité, dont certains sont de vraies petites machines à remonter le temps. Il y a bien quelques enseignes au néon un peu criardes, mais ce n’est pas si gênant, et ces deux vieux gérants de minimarkets qui boivent un thé sur le trottoir, assis sur des petits tabourets s’en foutent d’ailleurs complètement. On peut encore voir quelques anciens édifices de l’époque ottomane, ainsi que des vestiges de remparts bien conservés avec de hauts immeubles modernes an arrière-plan, ce qui confère à ce coin de Trabzon un petit air de quartier de la Citadelle à Ankara. Quant à cette tout petite église byzantine cernée par les habitations, c’est l’église Sainte-Anne, la plus ancienne de la ville. J’aurais bien voulu aller plus loin, sur les hauteurs, pour y profiter d’une vue panoramique, mais le soir commence à tomber et la météo a l’air de changer: le ciel se couvre et il commence à faire chaud et lourd. J’espère que je ne vais pas connaître le même épisode orageux qu’à Sinop…








Bon ben moi je vais aller manger! Alors, pour mon dernier repas de ce petit périple, à quoi vais-je bien pouvoir goûter? Hé bien, Trabzon a justement sa spécialité: la pide, cette sorte de pizza turque de forme allongée que j’ai déjà rencontré lors de mon premier voyage en juin. Ça risque d’avoir un air de déjà-vu, me diras-tu. Pas si sûr. On est à Trabzon ici, et la pide de Trabzon, c’est comme le sutlaç à Hamsiköy, c’est la Rolls en la matière! La pide de Trabzon est plutôt ronde, (bien que la version allongée existe aussi, plus moelleuse et avec plus de beurre, c’est pour çà qu’elle est plus grasse au toucher. Elle peut être au fromage (peynirli) ou à la viande (kıymalı). Et yuvarlak sur le menu, ça veut dire que c’est la version ronde! Et si tu veux goûter aux deux versions, pas de souci, il existe une pide « mixte »! Tu penses bien que c’est celle-là que j’ai choisi. Et je ne peux que le confirmer: la pide de Trabzon est terrible!
Çardak Pide – Uzun Sok, 4.

Voilà, la boucle est bouclée. Je ne me couche pas trop tard, car mon premier vol part à 6 heures du matin (une escale à Istanbul), heureusement l’aéroport est proche de la ville. Retour en Belgique demain… en attendant de repartir pour de nouvelles aventures!!
LE « DEBRIEF » DU VOYAGE:
Un périple plus court, moins suffocant de chaleur que celui de juin… mais tout aussi palpitant et plein d’endroits aussi surprenants qu’inattendus! Quiconque pense que la Turquie ne se résume qu’à des plateaux désolés, quelques forêts et les reliefs extravagants de Cappadoce, n’a rien compris du tout. À plusieurs moments, j’ai douté de ma position géographique: est-ce toujours la Turquie? Ou un morceau de Suisse, de Slovénie ou de Mongolie qui aurait atterri là par inadvertance? Des routes de montagne complètement déjantées, des champs de thé aux dénivelés pires que les vignobles du Lavaux en Suisse, des petites villes méconnues qui cachent bien leur jeu et ne s’offrent pas au premier regard… C’est ça aussi, la Turquie, mais en version anti tourisme de masse, plus confidentielle, plus « vraie »!
Si tu as froid, le thé te réchauffera.
Si tu as chaud, ça te détendra.
Si tu es dépressif, ça te réconfortera.
Si tu es excité, ça te calmera.

- Amasra, Sinop, Amasya, Tokat… ce ne sont pas les premières villes qu’on cite quand on évoque la Turquie, mais ce fut à chaque fois un plaisir de les explorer.
- Les paysages montagneux et les plateaux d’altitude, au sud de Trabzon et Rize, m’ont carrément bluffé, aussi déroutants que grandioses.
- Parcourir les routes de montagne, bien souvent des pistes, sont un dépaysement total. Mention (très) spéciale à la D915 et à ses délirants virages de Derebaşı, la « route de la mort » version turque… Oui, mais quelle griserie c’était!!
- Les plantations de thé de la région de Rize et ses relief improbables que je ne m’attendais pas à découvrir dans ce pays.
- La cuisine turque qui m’a encore dévoilé d’autres facettes; comme quoi j’étais bien loin d’en avoir fait le tour!
- Et le meilleur pour la fin, les habitants de cette partie du pays qui, pas encore conditionnés par le tourisme de masse, d’une gentillesse et d’un naturel hors du commun!

- Le lac de Uzungöl est très beau, pas de souci, mais c’est devenu un petit Disneyland avec tous ces hôtels qui ont poussé comme des champignons, et des restos de qualité inégale (de ce côté j’ai eu de la chance, je suis bien tombé).
- Le monastère de Sumela a été restauré récemment, c’est bien, mais apparemment certains crétins n’y sont pas sensibles quand on voit les graffitis qui dénaturent encore les lieux…
- Les nombreux ports industriels sur les bords de la mer Noire, ainsi que la D010 qui la longe, pas vraiment attrayante.

J’ai lu 2 fois votre billet dense et intéressant (d’où mon retard pour le commentaire)
Un retour en Turquie, inattendu, mais quelle belle surprise !
Des découvertes à tous les paragraphes.
(Je me suis surprise à rire en entendant ´la mer noire ‘ (je l’avais vu en direct).
La caravane avec les chameaux en bronze : superbe.
Votre route dangereuse et folle… wouah !
La visite de la grotte m’a rappelé que j’avais visité (en 1970) les grottes de Han.
Le pays du Thé : sublime !
Vos plats typiques si bien racontés et vos vidéos que j’adore… on a l’impression d’y être (parfait pour rêver)
Félicitations pour cet excellent compte rendu qui indique que l’accueil turc n’est pas une légende.
À bientôt.
Hé oui Emilia, « c’est la mer noire »! Cette région de la Turquie n’a pas cessé de me surprendre, je me suis cru ailleurs quelquefois, et j’ai encore joué aux casse-cou, je suis incorrigible… Ravi que ça vous ait plu! Pas de gros carnets pendant quelque temps, comme je prépare déjà ma « saison » 2025, mais j’écrirai sans doute un petit quelque chose entre deux, pour ne pas que le site entre en léthargie.
À très bientôt!